Je me trouvai à plusieurs reprises seule avec Mme Récamier, auprès du lit de ce grand homme en lutte avec la mort; chaque fois que Mme Récamier, suffoquée par la douleur, quittait la chambre, il la suivait des yeux, sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir.
Hélas! elle qui ne le voyait pas se désespérait de ce silence. La cécité faisait commencer la séparation entre eux avant la mort.
Mme Récamier ne voulait à aucun prix quitter la maison où M. de Chateaubriand était en proie à une lutte dont l'issue menaçait, à chaque instant d'arriver: elle craignait aussi de l'inquiéter en passant, la nuit dans sa chambre, chose qu'assurément il n'eût pas souffert, à cause de l'état de santé où elle était elle-même. Elle s'agitait dans cette pénible perplexité, lorsqu'une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, qui avait habité l'Abbaye-au-Bois, que M. de Chateaubriand y avait connue et qu'il voyait avec plaisir, Mme Mohl lui offrit, avec un élan plein de sensibilité, l'hospitalité chez elle pour cette nuit. Elle logeait à l'étage supérieur, dans la même maison et dans le même escalier que M. de Chateaubriand. Mme Récamier accepta sa proposition avec reconnaissance et se jeta toute habillée sur un lit; au jour, elle revint auprès de son ami dont l'état s'était encore aggravé.
M. de Chateaubriand rendit son âme à Dieu le 4 juillet 1848. On a dit que Béranger était présent à ce dernier moment, c'est une erreur; quatre personnes seulement assistaient à cette mort: le comte Louis de Chateaubriand, l'abbé Deguerry, une soeur de charité et Mme Récamier.
En perdant M. de Chateaubriand, Mme Récamier se sentit atteinte aux sources mêmes de la vie. Sa douleur n'eut point d'éclat, point de révolte, point de larmes; le calme du désespoir répandu sur toute sa personne témoignait de la certitude qu'elle avait de ne pas lui survivre. Son visage se couvrit d'une pâleur étrange dont je fus effrayée, et qui ne l'abandonna plus. Elle ne repoussa aucune des consolations, aucune des distractions que lui prodiguaient sa famille et ses amis; conversations ou lectures, elle s'efforçait de s'y associer et de les suivre; elle en remerciait avec la grâce qui jusqu'au bout s'attacha à ses moindres paroles, à ses plus futiles actions; mais le triste sourire qui venait alors errer sur ses lèvres était navrant.
Elle avait affligé le coeur de M. de Chateaubriand en refusant de porter son nom; elle voulut porter son deuil. Témoin de la décadence de ce noble génie, elle avait lutté avec une tendresse passionnée contre le terrible effet des années; elle eût voulu le dérober aux yeux des indifférents, le lui cacher à lui-même, et ne consentait pas à se l'avouer; ce long combat avait usé ses forces.
Lorsque la mort eut mis le sceau de l'immortalité sur la grande âme à laquelle la sienne s'était identifiée, il sembla que le mobile de sa vie eût disparu.
Mme Récamier parlait souvent de M. Ballanche et ne séparait jamais son souvenir de celui de M. de Chateaubriand. Elle s'exprimait sur eux comme s'ils eussent été momentanément absents; à l'heure où ses deux amis avaient coutume d'entrer dans son salon, si la porte s'ouvrait, je l'ai vue tressaillir; je lui en demandai la raison; elle me dit qu'elle avait d'eux, en de certains moments, une pensée si vive, que c'était comme une sorte d'apparition. Le nuage qui enveloppait pour elle tous les objets devait favoriser ces effets d'imagination.
Peu de temps après la mort de M. de Chateaubriand, Béranger, qui n'était jamais venu à l'Abbaye-au-Bois, mais que Mme Récamier avait plusieurs fois rencontré chez son ami, demanda à la voir. Elle le reçut, et fut touchée de la sympathie qu'il lui exprima, et surtout de son admiration pour le génie et la personne de M. de Chateaubriand. C'est la seule fois que j'aie rencontré le célèbre chansonnier, je ne crois pas qu'il ait fait une seconde visite à Mme Récamier. Ce petit homme chauve, aux traits ronds, à la physionomie fine et sans noblesse, cet épicurien qui tenait du confesseur et chez lequel la bonhomie se mêlait à la malice, me frappa et me déplut.
La publication des Mémoires d'outre-tombe dans les feuilletons de la Presse fut pour Mme Récamier un véritable chagrin; elle savait à quel degré M. de Chateaubriand l'avait désapprouvée, et eût voulu l'empêcher. Elle vécut assez pour voir combien ce mode de publication fut nuisible au succès des Mémoires. La publicité d'une feuille quotidienne ajoutait à l'impression de sévérité de quelques jugements, et par conséquent accroissait les rancunes et les inimitiés.