Huit mois se passèrent ainsi. Le samedi saint 1849, Mme Lenormant, en arrivant le soir chez sa tante, la trouva légèrement émue de ce qu'elle avait appris d'une nouvelle invasion du choléra; assurément, dans la disposition de son âme, elle était loin de redouter la mort, mais, sous la forme du choléra, la mort l'effrayait. On avait raconté que plusieurs accidents très-rapides avaient eu lieu à l'hospice des Ménages, dont l'Abbaye-au-Bois n'était séparée que par son jardin. Il fut convenu que, si ces détails se confirmaient, Mme Récamier viendrait dès le lendemain s'établir à la Bibliothèque.
Il n'était que trop vrai que le fléau avait reparu, et, comme à sa première invasion, la rue de Sèvres en fut fort maltraitée. Mme Récamier s'installa chez sa nièce le jour de Pâques.
On l'a déjà dit, on ne saurait assez le répéter: personne n'a jamais porté dans la vie de famille, dans l'intimité des habitudes, un charme plus pénétrant, une douceur plus parfaite, avec autant de liberté; la régularité qu'elle se plaisait à établir dans l'emploi de son temps facilitait singulièrement la vie commune. Obligée de se servir d'autres yeux que les siens pour satisfaire son goût de lecture, elle s'arrangeait de manière à assortir sa lecture à son lecteur; car l'ennui d'un autre lui eût été beaucoup plus difficile à supporter que le sien. Le chagrin dans lequel elle était plongée n'avait rien fait perdre à la vivacité qu'elle savait mettre à ce qui intéressait ses amis; elle n'était indifférente qu'à elle-même, et je ne puis exprimer ce que la désolation de ce coeur, dont la douleur ne tarissait pas la tendresse, avait d'admirable et de poignant.
Les suffrages de l'Académie française avaient d'abord donné pour successeur au bon Ballanche M. Vatout. L'élection de celui-ci était à peine faite, que le souffle des révolutions emporta la monarchie élective. M. Vatout suivit son vieux roi dans l'exil, et la mort l'avait frappé au moment où il le rejoignait en Angleterre, sans avoir pris possession du fauteuil.
L'éloge de M. Ballanche n'avait donc pas été fait; le successeur de M. Vatout devait louer à la fois ses deux prédécesseurs si divers, et l'Académie avait choisi pour cette tâche le comte Alexis de Saint-Priest, homme d'un esprit très-brillant, mais assurément en contraste complet avec le génie poétique et rêveur du philosophe Ballanche.
Mme Récamier avait connu M. de Saint-Priest en Italie en 1824; il était admis habituellement chez elle, il vint la voir plusieurs fois à la Bibliothèque; cet éloge de M. Ballanche qu'il devait prononcer était pour elle l'objet d'une grande préoccupation. M. de Saint-Priest, ayant pris son jour, vint lui lire son discours de réception.
Cette lecture, qui eut lieu le 7 mai, ne précéda que de trois jours la mort de Mme Récamier.
Rien pourtant dans sa santé ne pouvait faire prévoir une semblable catastrophe. Elle était sans doute extrêmement faible, elle dormait à peine et mangeait fort peu; mais ce triste état lui était ordinaire, et, quoique fâcheux, ne pouvait inspirer de craintes prochaines. Elle sortait tous les jours en voiture; elle le fit encore le 9, et, ce jour-là, donna pour but à sa promenade une course à l'Abbaye-au-Bois: l'abbé Gerbet arrivait à Paris; Frédéric Ozanam, venu la veille chez Mme Récamier avec sa femme, lui avait parlé du désir de trouver pour ce célèbre écrivain un logement à l'Abbaye; elle voulut aller s'informer elle-même si la chose serait possible. En rentrant, elle reçut avant le dîner plusieurs visites, et le soir outre le cercle de la famille, et M. Ampère, qui avait dîné à la Bibliothèque, elle admit encore Mme Salvage. Le lendemain, elle se sentait si peu souffrante, qu'elle chargea sa femme de chambre, personne dévouée et lectrice intelligente, de quelques courses qui devaient la retenir plusieurs heures au dehors. Pendant son absence, Mme Récamier se fit achever, par sa petite-nièce Juliette (l'aînée des enfants de Mme Lenormant), les Mémoires de Mme de Motteville, dont la lecture avait repris pour elle un intérêt de nouveauté, grâce à l'impression que ce jeune esprit en recevait.
À quatre heures, la lecture et le livre terminés, et comme Mme Récamier se faisait habiller pour dîner, elle fut prise d'un malaise si étrange et si soudain qu'elle fit à l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci accourut: la voix de Mme Récamier se faisait à peine entendre, quand elle dit à sa nièce l'effet extraordinaire qu'elle ressentait. Le docteur Maisonneuve lui avait donné des soins, elle continuait à en recevoir de lui, il survint; on lui dit ce qui se passait, il recommanda de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions insignifiantes, et en s'en allant, il répétait que cet état n'avait rien de grave, qu'on n'y prendrait pas même garde, si on ne se trouvait pas sous l'influence d'une épidémie. Il était moins rassuré cependant qu'il ne voulait le paraître: car, à sept heures, il revint de lui-même, et passa la nuit entière au chevet de la malade avec un grand dévouement.
Au moment où on la mettait au lit, Mme Récamier s'évanouit; en revenant à elle, elle exprima le désir d'être laissée seule avec sa nièce, et d'une voix éteinte, mais d'une âme ferme, lui expliqua ses dernières volontés. L'altération de ses traits était si grande que la terreur s'empara de Mme Lenormant; le docteur Récamier était malheureusement retenu à Bièvre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, logé tout près de la Bibliothèque, vint aussitôt. À la première inspection, il reconnut le choléra; il ne dissimula point à M. Lenormant qu'il n'avait aucune espérance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte.