Mon imagination recule devant le souvenir de cette nuit de tortures où, pendant douze heures, cette angélique personne, en proie à d'atroces souffrances, ne laissa pas un instant se démentir son courage, sa douceur, et la céleste tendresse de son âme.

Elle demanda son confesseur et reçut l'extrême-onction; elle avait formé le voeu de recevoir aussi le saint viatique, mais les vomissements ne permirent pas qu'on satisfît à son pieux désir. «Nous nous reverrons, nous nous reverrons,» ne cessait-elle de répéter à sa nièce, et lorsque la parole lui fut ravie, ses pauvres lèvres essayaient un dernier baiser.

M. Ampère et Paul David avaient, avec M. Lenormant, passé cette nuit d'angoisse dans un salon peu éloigné de la chambre de Mme Récamier. À minuit, dans un des moments où les convulsions lui laissaient quelque relâche, celle-ci s'informa où se trouvaient ces trois messieurs; elle désira qu'ils entrassent, et entendant leurs pas (car elle ne pouvait les voir) elle leur dit adieu, mais comme pour la nuit, tendrement, sans solennité.

La foudroyante rapidité du mal n'avait pas permis que la terrible nouvelle s'en fût encore répandue. M. l'abbé de Cazalès, ignorant quel fléau avait visité la demeure de ses amis, arrivait à la Bibliothèque; le moment suprême allait sonner: il pénétra dans la chambre, que remplissait une scène de deuil, et, au milieu des sanglots de la famille et des serviteurs agenouillés, il se mit à réciter les prières des agonisants. Mme Récamier expira le 11 mai 1849, à dix heures du matin.

Par une exception qu'on ne peut s'empêcher d'interpréter comme une dernière faveur du ciel, après avoir succombé à ce fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Récamier prit dans la mort une surprenante beauté. Ses traits, d'une gravité angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable circonstance: ce dessin, dont nous pouvons attester la scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.

Au reste, Mme Récamier n'avait pour ainsi dire pas connu la vieillesse: dans les derniers temps de sa vie, ses traits avaient commencé à se flétrir, et sa taille s'était légèrement courbée; cependant elle conservait un grand charme dans le sourire, et sa démarche se distinguait encore par une extrême élégance. Elle cachait ses cheveux qui avaient blanchi à Rome en 1824; mais elle n'avait jamais rien fait, absolument rien, pour combattre les effets de l'âge, et cette sincérité contribua sans doute à prolonger chez elle les avantages extérieurs bien au delà des limites ordinaires.

Dix ans se sont écoules depuis la mort de Mme Récamier. D'un moment à l'autre, le petit nombre de ceux qui gardent encore des souvenirs personnels de sa vie peuvent disparaître. Il était donc temps d'accomplir une tâche délicate, mais sacrée. Puissions-nous n'être pas resté au-dessous de nos propres sentiments!

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.

NOTES

[1: Entre lui et M. de Chateaubriand.]