La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et de nobles coeurs. Guérin était directeur de l'Académie de France; Schnetz, Léopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin, Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.
Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà assez sérieusement atteint dans sa constitution: il était de petite taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie de France, Guérin ne peignait plus guère: il se plaignait souvent de l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est permis de douter qu'avec plus de loisir il se fût remis au travail. Le charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon de Mme Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.
Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y avait de noble simplicité dans son coeur et d'élévation dans ses sentiments.
Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son influence furent certainement utiles au talent de Robert.
C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Mme Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.
Mme Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.
Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'État du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de Montmorency la nommaient toujours la duchesse-cousine, quoiqu'elle ne leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823:
«Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses pieds.»
Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes, avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.
Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en 1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la traduction de l'Énéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio, exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams, Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.