Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal
Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.

Le pape mourut le 20 août: la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier qui n'avait point encore quitté Paris:

«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
soupir pour expédier mon courrier.

«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge.»

Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante, reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui le liait à une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga, s'était trouvé ouvertement en désaccord avec le premier ministre de Pie VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître, voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son pouvoir fut extrêmement dure pour lui.

Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes; il mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la mort de Pie VII.

Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie, instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.

Mme Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse, bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se portant tous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète, et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise, quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et, remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on n'eût pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la dépouille mortelle.

C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait; dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits étaient beaux et calmes, mais sévères.