Mme Récamier et sa nièce s'agenouillèrent et prièrent un moment du fond du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal, l'appui et le charme de ses dernières années.
L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre suivante:
Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.
«Rome, 10 décembre 1823.
«Je suis bien sûre, mon bon Paul, que vous avez partagé tous nos ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commençons à respirer. Amélie a été bonne et charmante au milieu de toutes nos contrariétés; sa santé est bien, elle ne tousse pas, mais le mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement. Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais à la fin de la soirée elle était oppressée: il faut encore des soins pour remettre parfaitement sa santé. La mienne a été fort altérée, je tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques jours à reprendre du calme et à jouir de ce pays, dont je sens vivement le charme. Je m'inquiète seulement des choses que, dans la précipitation de mon départ, j'ai pu négliger. Je voudrais que vous me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de vous éclaircir avec lui sur ce que, dans le trouble où j'étais, j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les affaires, et je connais trop votre amitié pour craindre d'en abuser en vous occupant de mes intérêts. Vos lettres sont au rang de nos plus agréables distractions; nous attendons l'École des Vieillards, dont nous nous faisons une fête.—Amélie écrit à son oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon père, pour M. Simonard. Parlez de moi à Mme Pasquier, dont la bonté, j'en suis sûre, s'est associée à tous nos ennuis; parlez aussi de nous à Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai. Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de nous écrire.
«Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu, adieu!»
La femme de chambre de Mme Récamier, qu'une rechute vint peu de jours après mettre dans le plus pressant danger, était une Suissesse protestante, mariée à un Français catholique, dont tous les enfants étaient également catholiques. L'état désespéré dans lequel se trouvait cette jeune femme, à laquelle Mme Récamier était fort attachée, excita un vif intérêt dans la société étrangère et particulièrement dans la société française de passage à Rome.
Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Récamier avait connu à Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-être un peu frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la princesse de Léon, avait péri brûlée), se trouvait de nouveau dans la capitale du monde chrétien, et il était prêtre. Il vint voir Mme Récamier; il lui exprima une compassion sincère pour la pauvre malade, et demanda à la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit le désir de l'abbé de Rohan de causer avec elle; elle consentit à cet entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charité vive; la grâce la toucha sans doute: car elle voulut, après avoir entendu l'abbé-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans la religion de son mari et de ses enfants. Après son abjuration, elle se trouva mieux, et Dieu lui fit la grâce de guérir et de vivre catholique.
Cependant M. de Montmorency, dont l'amitié s'associait si parfaitement et dans les moindres détails à tout ce qui touchait de près ou de loin au repos de son amie, lui écrivait en apprenant les inquiétudes qui l'avaient troublée:
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.