«Paris, ce 6 janvier 1824.

«Depuis cette lettre du 24 décembre qui me donnait de tristes nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes celles qui doivent suivre.—Rotschild nous a dit avant-hier que le courrier qui lui arrivait de Naples avait laissé le pape mieux[14].

«Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je m'associe à tout ce que vous avez dû éprouver de premier saisissement, et depuis de peines, d'inquiétudes. Il serait bien triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amélie aucune personne de confiance et accoutumée à votre service.

«Vous aurez passé une nuit de Noël bien agitée, au lieu de pouvoir assister, dans une belle et imposante église, à ces touchants mystères! Dans ma modeste mais édifiante paroisse, j'ai pensé aussi à vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmentée. Cruel effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le beau soleil d'Italie sur la santé d'Amélie. Faites-lui-en mes tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence a accordée aux sacrifices et aux regrets de l'amitié.

«Je suis touché des reproches que vous me faites sur la rareté de mes lettres; je vous en ai cependant écrit plusieurs. J'aurais tant de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!

«Vous manquez certainement beaucoup à mes relations avec votre ami; mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai été chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commencé le compliment, que je lui ai rendu immédiatement, sur une faveur commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir restreindre à nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et triste affaire des détails par un plus ancien ami[16]. On a parlé d'un peu de division, mais elle s'éteindra peut-être par la faveur semblable à celle d'il y a huit jours que nous apprend le Moniteur même de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'étends aussi au duc de Damas.

«Imaginez-vous que Sosthènes, dans l'excès de ce que j'appelle son rôle de Brutus royaliste, n'a pas cru pouvoir me faire compliment sur ce qui a accompagné une lettre[17] dont vous aurez eu connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre à part de tout cela nos relations de famille, pour ne pas altérer un bonheur qui m'est plus cher que le succès. Ma fille a été un peu souffrante.

«L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles affectueuses, et disait qu'il avait deux billets de vous (c'était pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.

«Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lancé dans la plus grande société. Je crois qu'on la quitte souvent avec plaisir pour le modeste asile, où vous trouvez le moyen dans tous les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas blâmer votre vie si retirée, si réglée. N'oubliez ni la plus grande des affaires, là où tant de choses la rappellent, ni vos vrais amis, au souvenir desquels vous êtes rappelée par chaque instant de privation.»

M. de Chateaubriand écrivait de son côté: