M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 28 janvier 1824.

«Vous parlez de mes triomphes et de mon oubli. Ne croyez ni aux premiers ni au second. Si des succès politiques mêlés de travaux qui me tuent sont des triomphes; si de perdre le reste de sa vie dans des occupations contraires à ses goûts sont des choses qui peuvent faire oublier les attachements et les charmes d'une autre espèce d'existence, du moins est-il vrai que ces succès et ces occupations n'ont pas ce caractère pour moi. Je ne vous écris pas autant que je le voudrais: tantôt les courriers me manquent, car je n'ose confier mes lettres à la poste; tantôt les affaires surviennent avec une telle abondance que je suis obligé de passer les nuits. Je croyais être délivré après la guerre d'Espagne, et il s'est trouvé que les difficultés et les négociations ont commencé pour moi de ce moment. Que vous êtes heureuse d'être au milieu des ruines de Rome! que je voudrais y être avec vous! Quand retrouverai-je mon indépendance, et quand reviendrez-vous habiter la cellule? Dites-moi tout cela; écrivez-moi. Ne m'écrivez pas des billets si secs et si courts, et pensez que vous me faites du mal sans justice. C'est une double peine que de souffrir sans avoir mérité le mal qu'on vous fait. À vous, à vous pour la vie.»

Parmi les voyageurs français qui arrivèrent à Rome dans l'hiver de 1824 se trouva Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, l'intime ami de M. Ballanche et de M. Ampère, savant aimable et homme excellent, qui vint grossir le cercle dont Mme Récamier était l'âme et le centre. Mais Dugas-Montbel ne faisait en Italie qu'un rapide voyage; il voulait, selon le programme que s'imposent tous les touristes, voir à Rome un carnaval et la semaine sainte, et passer quinze jours à Naples. Il parvint, à force d'instances, à entraîner avec lui le bon Ballanche; ils partirent de Rome le 22 janvier, deux jours avant la mort du cardinal Consalvi. M. Ballanche, tout étonné de se trouver séparé de celle qui remplissait sa vie, lui écrivait de Naples:

«Vous avez le don de me faire changer de patrie, et maintenant c'est Rome qui est devenue ma patrie; je ne vois les heures d'y retourner.»

Quelques jours après, il rendait ainsi compte de l'impression qu'il recevait des horizons de Naples:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«Naples, ce 20 janvier 1824.

«Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout ce que cet événement devait avoir de triste pour vous personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour m'associer à cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre tour.

«On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement plus que toute autre contrée: tous ces souvenirs philosophiques et poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais savoir si j'ai deviné juste.