«La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une manière un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif dont parle Cazotte; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime ce que Dieu a mis en moi.

«Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si vous comptiez sur nos impressions, pour me servir de l'expression consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages, cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de poésie: c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec l'aspect de Venise, j'ai fait l'Égypte; avec l'aspect de Cumes, je ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours l'ensemble et la suite des destinées humaines. Herculanum et Pompeï ont été détruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre, Pæstum par les Sarrazins, et l'aria cattiva poursuit les restes de ces populations échappées à trois fléaux si différents. Comment décrire des colonnes et des paysages?»

Dans une autre lettre, un peu postérieure, le bon Ballanche exprime de nouveau le dépaysement qu'il ressentait loin de Mme Récamier:

«Me voici donc, lui écrit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant méditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours penser qu'à la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'être un citoyen romain exilé, et ce n'est point vers Paris que je tends. Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques livres que j'ai achetés ici. J'entrevois des choses qui étendront encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'étonnement lorsque je viens à penser qu'une histoire si souvent examinée, si souvent discutée, reste encore complétement à faire. Le véritable historien est donc, dans toute la force du terme, un prophète du passé. Le don de prophétie et de divination s'applique donc, en effet, au passé comme à l'avenir. Si vous étiez métaphysicienne, je vous dirais que, dans ce cas, la prophétie est une synthèse.

[…]

«Vous savez bien que vous êtes mon étoile, et que ma destinée dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous survive.»

M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitèrent ni la Sicile, ni la Grande-Grèce, et au bout de trois semaines, le fidèle Ballanche revint prendre sa place au foyer de Mme Récamier.

Nous avons déjà dit que le carnaval fut très-brillant et très-animé à Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts magnifiques. Cependant Mme Récamier ne fit qu'une seule fois exception à la règle qu'elle s'était imposée de n'assister à aucune fête; ce fut à l'occasion d'un spectacle organisé au palais de Venise, chez l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Récamier voyait souvent, et dont elle appréciait les rares et aimables qualités. Il s'agissait de célébrer la fête de la comtesse Appony, et Mme Récamier avait consenti à ce que sa nièce se chargeât d'un rôle dans une des deux pièces que l'on représentait.

Le petit succès que ne pouvait manquer de valoir à la jeune Amélie l'accent français qu'elle possédait seule au milieu d'acteurs tous Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatté le coeur si maternel de Mme Récamier, et le lendemain de cette soirée elle en racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bonté parfaite et de la grâce indulgente qu'elle portait dans tous ses rapports.

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.