«6 février 1824.

«Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la représentation. Je suis encore troublée, et d'avoir vu notre pauvre Amélie paraître sur ce théâtre au milieu de tout ce monde, et de la fatigue qu'elle en a éprouvée. Elle a joué son petit rôle avec une perfection, une grâce ravissante, une nuance de timidité qui ne nuisait point à son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans cet auditoire, composé d'étrangers de toutes les nations, elle a été louée dans toutes les langues; mais quand elle est venue me rejoindre après la pièce, et que j'ai vu sa pauvre figure si altérée, tout le plaisir de ce petit succès s'est évanoui. Je l'ai ramenée chez moi; elle s'est bien vite couchée. Elle est mieux ce matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se réjouit aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retirées. J'étais hier à cette comédie avec la duchesse de Devonshire. C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis la mort du cardinal Consalvi; elle était fort triste, et quand la salle retentissait d'éclats de rire, elle me regardait tristement, et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul. Continuez de nous écrire; mais ne mettez pas d'abréviations dans vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez à notre bien tendre amitié.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 28 février 1824.

«Je veux répondre depuis quelques jours, aimable amie, à votre lettre du 6. Elle m'apportait le récit de cette petite fête d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et de tous les succès d'Amélie. Je jouis de ceux-ci, sans en être étonné; mais je suis fâché de la grande fatigue qu'elle en a éprouvée. Cela vous aura rendues toutes les deux à vos paisibles habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que j'aurais pu passer à Rome, et que j'ai sacrifié réellement au désir prononcé de ma mère. Je ne sais vraiment si même, sous le rapport de la politique, mon séjour ici a été utile. Je suis sans doute plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'écrivent pas, mais, sous un certain rapport qui excitait souvent votre intérêt ami, dans une situation à peu près pareille. Ces faveurs lointaines[18], que j'ai su apprécier sans exagération, et dont on s'est beaucoup trop troublé ici, seraient aussi bien venues me chercher là-bas; mais ce sont là de vaines pensées. C'en est une plus réelle que de vous demander si vous songez à fixer l'époque où vous viendrez recevoir, à votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette époque de la belle saison où nécessairement après la chambre je fais des absences campagnardes.

«Je vous ai parlé de chambre, elle s'annonce excellente. Les premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq libéraux, mais très-marquants, et un entre autres que vous connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoyé votre dernière lettre. Il m'a dit en avoir reçu une; nous sommes dans les mêmes rapports gracieux et polis, mais sans intimité. J'ai été un quart d'heure au commencement de son bal, qui était très-beau, et dont on dit qu'il est lui-même ravi; ce n'est pas là ce que je lui envie.

«Je pars après-demain pour aller passer quelques jours chez mon
beau-frère, qui est resté triste et solitaire à la campagne.

«Je vous écrirai à mon retour, et vous renouvelle, en attendant,
tous mes tendres hommages et sentiments.»

La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question dans ces Souvenirs, l'accompagnaient.

Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et nous allons la laisser parler.