«Je ne pus m'empêcher de penser intérieurement que cette prétention au rôle de victime était un peu hasardée. J'étais alors persuadée qu'elle n'avait pas été étrangère au retour de l'île d'Elbe. La reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit; d'ailleurs il ne m'est guère possible de cacher mes sentiments; mon maintien, ma physionomie, les trahissent malgré moi.—«Je vois bien, dit-elle avec vivacité, que vous partagez une opinion qui m'a profondément blessée; c'est pour la détruire que j'ai voulu vous parler librement. Dorénavant vous me justifierez, je l'espère, car je tiens à me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui m'aviliraient à mes propres yeux, si j'en étais coupable.»

«Elle se tut un instant, et reprit:—«En 1814, lors de l'abdication de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renoncé à tous ses droits au trône, et que sa famille devait l'imiter. Je désirais rester en France, sous un litre qui ne donnât point d'ombrage au nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de l'empereur de Russie, à prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montré pour moi de la grâce et de la bonté; j'en fus sincèrement reconnaissante, et après avoir accepté librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la pensée de conspirer contre lui. Je n'ai appris le débarquement de l'empereur que par la voix publique, et j'en éprouvai bien plus de chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire qu'il eût tenté une pareille entreprise sans avoir des raisons certaines d'en espérer le succès, mais la perspective d'une guerre civile m'affligeait profondément et j'étais persuadée qu'on ne pouvait y échapper. L'arrivée rapide de l'empereur déconcerta toutes les prévisions; en apprenant le départ du roi, en me le représentant vieux, infirme, forcé de quitter encore une fois sa patrie, je me sentis vivement touchée. L'idée qu'il pouvait en ce moment m'accuser d'ingratitude et de trahison m'était insupportable, et, malgré tous les inconvénients qu'une pareille démarche pouvait avoir pour moi, je lui écrivis pour me disculper de toute participation aux événements qui venaient de se passer. Le 20 mars au soir, prévenue par les anciens ministres, je me rendis aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver entouré, pressé, porté par une foule d'officiers de tous grades. Au milieu de ce tumulte, je pus à peine aborder l'empereur; il m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna une heure pour le lendemain.

«L'empereur m'a toujours inspiré beaucoup de crainte, et le ton dont il me donna ce rendez-vous n'était pas fait pour me rassurer. Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. À peine nous eut-on laissés seuls qu'il s'avança vers moi avec vivacité:—«Avez-vous donc si peu compris votre situation, me dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer à votre nom, au rang que vous teniez de moi, et accepter un titre donné par les Bourbons? Était-ce là votre devoir?—Mon devoir, Sire, repris-je en rassemblant tout mon courage pour lui répondre, était de penser à l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majesté ne m'en laissait plus d'autre à remplir.—Vos enfants! s'écria l'empereur, vos enfants n'étaient-ils pas mes neveux avant d'être vos fils? L'avez-vous oublié? Vous croyez-vous le droit de les faire déchoir du rang qui leur appartenait?» Et comme je le regardais tout éperdue:—«Vous n'avez donc pas lu le Code?» ajouta-t-il avec une colère croissante. J'avouai mon ignorance, en me rappelant tout bas combien il eût autrefois trouvé mauvais qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher des connaissances en législation.

Alors il m'expliqua avec volubilité l'article de la loi qui défend de changer l'état des mineurs et de faire en leur nom aucune renonciation. Tout en parlant, il arpentait à grands pas son cabinet, dont la fenêtre était ouverte aux premiers rayons d'un beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforçant de lui faire entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pensé qu'à l'intérêt de mes enfants, et pris conseil que de mon coeur. L'empereur s'arrêta tout à coup, et se tournant brusquement vers moi:—«Alors il aurait dû vous dire, Madame, que quand on a partagé les prospérités d'une famille, il faut savoir en subir les adversités.» À ces dernières paroles je fondis en larmes; mais en ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit cet entretien.

«L'empereur, sans s'en apercevoir, s'était, tout en parlant, rapproché de la croisée qui donnait sur la terrasse des Tuileries, alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant, fit retentir l'air d'acclamations frénétiques. L'empereur, accoutumé à se dominer, salua tranquillement le peuple électrisé par sa présence, et je me hâtai d'essuyer mes yeux. Mais on avait vu mes pleurs, sans toutefois en soupçonner la cause; car le lendemain tous les journaux répétèrent à l'envi que l'empereur s'était montré aux fenêtres des Tuileries, accompagné de la reine Hortense qu'il avait présentée au peuple, et que la reine avait été si émue de l'enthousiasme qui s'était manifesté à sa vue qu'elle n'avait pu retenir ses larmes.»

«Ce récit avait un caractère de bonne foi qui ébranla ma conviction, et les dispositions où je me sentais pour la reine y gagnèrent encore. De ce moment nos relations furent décidément établies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantôt au temple de Vesta, tantôt aux thermes de Titus ou au tombeau de Cécilia Métella, d'autres fois à quelqu'une des nombreuses églises de la cité chrétienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des belles ville de ses campagnes, et notre exactitude était telle que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu désigné.

«Ces mystérieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand on vint à parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez Tortonia. Ce bal était masqué, ce qui fit venir à la reine la fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convînmes de nous faire faire un costume semblable; c'était un domino de satin blanc tout garni de dentelles. Ainsi vêtues, on pouvait facilement nous prendre l'une pour l'autre; seulement, comme signe de reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un bouquet des mêmes fleurs.

«J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons, je cherchais la reine des yeux et je l'aperçus enfin accompagnée du prince Jérôme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une près de l'autre, nous trouvâmes moyen de nous dire quelques mots et nous eûmes bientôt organisé un petit complot. Dans un moment où la foule était excessive, je quitte tout à coup le duc de Laval, et, m'éloignant de quelque pas, je détache à la hâte ma guirlande; la reine, attentive à ce mouvement, me donne son bouquet en échange et va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie. Elle se vit bientôt entourée de tous les représentants des puissances étrangères, et moi, de tous les Bonaparte qui se trouvaient à Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et dont quelques-uns sans doute n'étaient pas nouveaux pour elle, je m'étonnais, à mon tour peut-être, à la révélation de regrets et d'espérances que d'ordinaire on ne dévoile que devant les siens.

«Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous reprîmes nos premières places; puis à une nouvelle rencontre nous les quittâmes encore; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui amuse est de sa nature peu durable.

«Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu dans le bal que la reine Hortense et Mme Récamier portaient le même déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité, prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût compromise avec une Bonaparte!