«Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats, que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de n'être pas assez bonapartiste.
«Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était établie entre nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris: je me rendis sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte; mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent blâmée, on m'en blâmera peut-être encore; ce blâme, il faut bien me résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le mériter.
«Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse. J'allai même la voir plus lard à son château d'Arenenberg, accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans ses Mémoires avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si agitée et si peu faite pour l'être. La France, qui lui était fermée de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du village; la veuve de Murat, alors à Paris, se trouvait à cette cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.
«C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si bienveillante; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous: c'était un voile de dentelles; celui-là même qu'elle portait le jour de notre rencontre dans l'église de Saint-Pierre.»
À ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son attrait pour les exilés.
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER
«Paris, ce lundi soir 15 mars.
«Je reçois très à propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er mars; car M. de Chateaubriand me disait précisément hier aux Tuileries qu'il avait reçu la veille des nouvelles de Rome, et que le duc de Laval lui mandait que vous étiez très-souffrante. Enfin vous étiez bien lasse, et surtout pour Amélie, des folies du carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carême. Ce n'est pas là ce que je blâmerai; mais vous me faites une sorte de confession fort aimable de vos nouvelles et inconséquentes liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois à merveille comment les choses se sont arrangées avec vous. Un peu de romanesque qui vous plaît, même en amitié; quelque mystère, quelques difficultés, soit dans la première rencontre, soit dans celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur à plaindre, à soigner, qui intéresse la générosité, et vous voilà engagée. Cela ne m'étonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en bavarderont, en écriront. Il est possible que, revenue ici, vous soyez importunée de quelques lettres, de quelque sollicitation à votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus aisé de ne pas commencer du tout que de rompre à temps, pour en éviter tous les inconvénients.
«Voilà mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait être plus embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence entière.»
Je trouve dans les papiers de Mme Récamier ce billet écrit le jour même où la première nouvelle de la maladie du prince Eugène, duc de Leuchtemberg, parvenait à sa soeur.