«Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau; mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si satisfaite! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien désirer dans ce monde: j'avais un bon frère, de bons enfants. Aujourd'hui! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore des liens auxquels je suis nécessaire!
«Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient nécessaire quand on s'est deviné.
«Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans avenir, et qui compte rester où le sort me pose; car peut-être resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la maison; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois sans charme.
«Adieu; ne m'oubliez pas tout à fait; croyez que votre amitié m'a fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée, et qu'il me reste encore des amis.
«HORTENSE.»
Cependant Mme Récamier continuait à recevoir de Paris ses informations ordinaires.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 16 mars 1824.
«Le temps s'écoule, et bientôt j'espère vous revoir. M. de Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route à la fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé, et vous vous repentirez d'avoir quitté votre cellule.
«Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour écrire. Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte. J'ai une répugnance invincible pour la poste. Vous savez bien pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe à mon travail, vous explique l'irrégularité de ma correspondance.