C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on appelle la convenance impose un temps de retraite et de deuil pour le plus indifférent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable, s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette usurpation d'état.

Quoi qu'il en fût de ces rumeurs de salon, les rapports de lady Élisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis. C'était en vain que Mme Récamier, profondément émue de son dangereux état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de Laval autant pour Mme Récamier que pour lui-même. Dans la société de Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet suivant:

«Ce 29 mars.

«Très-chère Madame Récamier,

«Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et je vous enverrai chercher.

«Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre tendre amitié pour elle.