«Votre dévoué serviteur,
«DEVONSHIRE.»
Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces quelques lignes:
«Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne
pas entrer trop tôt dans sa chambre.
«DEVONSHIRE.»
Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Mme Récamier et du duc de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis il retourna auprès de la malade; le duc le suivit.
Après une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort ému, et engagea les deux amis à entrer chez la mourante.
La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une de ses mains était étendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes l'entouraient et la soutenaient.
Mme Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc de Laval se mit à genoux de l'autre coté. La malade ne parlait plus; elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage fit place un moment à un éclair de joie: elle serra faiblement la main de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout d'un moment. La duchesse était morte[22].
L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.