«Si j'étais complétement égoïste, je voudrais avoir quelque grand revers pour être consolé par vous; mais autant vos consolations sont douces à celui qui en est l'objet, autant elles sont amères pour vous-même. Je sais au reste que l'abdication pour laquelle vous avez un intérêt si vrai, si naïf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y avait en même temps une élévation qui trouble toutes vos sympathies généreuses. Au sein d'une telle perplexité et parmi de si vives émotions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes de vos pensées vers cette pauvre France qui mérite bien aussi d'avoir un autel pieux dans votre noble coeur. Songez un peu qu'il s'agit de bien grandes destinées auprès desquelles toutes les destinées individuelles, même celles des rois, doivent inévitablement se briser.
«Aimez-moi, quoique je ne sois ni détrôné ni exalté contre votre gré.»
La correspondance datée de Londres, que nous avons déjà citée, témoigne de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait désiré prendre part au congrès de Vérone; je ne prétends pas dissimuler davantage l'empressement qu'il mit à accepter à la fin de 1822 le portefeuille des affaires étrangères, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc nécessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le génie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaçaient-ils pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour qu'un ministère pût rien ajouter à leur importance? Avec des caractères fort dissemblables, ils avaient le même dédain des richesses, la même indifférence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire triompher une conviction, et d'attacher son nom à un grand acte public: n'est-ce point là un sentiment qui se puisse avouer?
Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la froideur, mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de base aux souvenirs que nous retraçons, les bons offices que plus tard ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincère de Mme Récamier ne contribua pas médiocrement à ce résultat; comme le lui écrivait le bon Ballanche, c'était surtout pour elle que ces agitations étaient amères.
Le duc de Laval Montmorency, si étroitement uni d'affection, d'intérêts, de solidarité de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa correspondance un témoignage très-affectueux à la conduite pleine de délicatesse de Mme Récamier dans ces circonstances pénibles. Après la retraite de M. de Montmorency et l'arrivée aux affaires de M. de Chateaubriand, il lui écrit, de Rome, où il remplissait les fonctions d'ambassadeur de France:
«12 février 1823.
«Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus bizarres et des plus difficiles que je connaisse; mais je suis sûr que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que votre amitié ne blesse personne, et que tout le monde est content de vous.»
Et dans une autre lettre du 26 mai:
«Quoique je ne sois pas encouragé par le retour, je vous écris encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement de toutes vos difficultés, que vous portez toutes les confidences, que tout le monde est content, et que personne n'est trahi.»
Mais il faut laisser la parole aux personnes intéressées dans ce débat. M. de Chateaubriand n'était point revenu du congrès, et déjà les difficultés entre M. de Villèle et le duc de Montmorency étaient flagrantes. Ce dernier écrivait à Mme Récamier: