«Mais, pendant ce temps-là, que de nouvelles agitations dans nos salons, dans les causeries du peuple, comme dans les nôtres, et même dans les chambres! La loi des rentes est rejetée par les pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les têtes financières de votre connaissance. Bien plus, une disgrâce politique en devient la suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment intolérable. Je vous renvoie pour bien des détails à la Quotidienne d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous procuriez, et aussi au Journal des Débats qui paraît se décider pour le parti généreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine qu'il vous écrit lui-même. Il a un maintien simple, noble et courageux. Il vient de venir à la chambre même où je vous écris reprendre sa place et son ancien costume.

Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas parfaitement, c'est votre impression à vous. Serez-vous fâchée pour son bonheur, et le vôtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout ce qui tient au coeur, à l'amitié, est de mon ressort; et c'est pour cela que je suis si peiné de ce retard de votre retour. Je vois apparaître au mois d'octobre de nouveaux motifs tirés de la santé d'Amélie, et cette absence prolongée est un des plus pénibles sacrifices qui puissent m'être imposés.

Adieu, aimable amie; j'aurais tant aimé à vous réunir ici pendant l'été avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre édification et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres hommages.»

Le duc de Laval avait quitté Rome depuis quelques jours, avec un congé, pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Récamier reçut la lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que l'ambassadeur de France à Rome apprit à son tour l'étrange et brusque révolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il écrivit aussitôt à Mme Récamier pour lui exprimer son extrême étonnement:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«Gênes, 19 juin 1824.

«Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends du consul la destitution si brusque, si singulière dans sa forme, du ministre de mon département. Et le ton si irrité, si menaçant du Journal des Débats, sans le moindre ménagement! Tout cela m'a confondu, et cette surprise vous la partagerez.

«Vous aurez reçu peut-être quelques indices par la correspondance du père[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas restés inactifs dans ce drame. J'avais reçu une lettre de Mathieu qui me mandait franchement avoir voté contre la loi qui a causé la division, la rupture et l'éclat dont nous voyons les effets. Voilà vos pressentiments d'orage éclaircis. On demandait avec raison[25] à certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prévoyait, on combinait déjà qu'à la première occasion il y aurait rupture; et on ne voulait pas que cette personne pût tempérer des passions dont on espère profiter pour son élévation.

«Des lettres particulières ont mandé ici que le duc de Doudeauville pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans les mêmes mains où il est jusqu'à présent depuis la chute. Que je suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort agité.

«De tout mon coeur, je suis tout à vous avec le plus entier et le plus tendre dévouement.»