Il est facile d'imaginer quels durent être les sentiments de Mme Récamier, lorsque l'indignité des procédés qui accompagnèrent la chute de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif ressentiment de cette injure, elle eut pourtant désiré que son noble ami usât de plus de modération dans sa retraite. Il est indubitable, et les amis de M. de Villèle le savaient, que, si elle se fût trouvée auprès de lui dans ce moment critique, Mme Récamier fut parvenue à modérer l'âpreté qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mêmes de prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'était pas complétement approuvé par la femme dont le jugement était si considérable à ses yeux, mais il ne voulait pas être apaisé, et sa correspondance avec Mme Récamier devint beaucoup moins fréquente à cette époque.

En outre, par un accident que je déplore, et que je ne puis m'expliquer que par la cécité dont Mme Récamier fut atteinte pendant les dernières années de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand lui adressa à cette époque si grave de sa vie publique manquent toutes à la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige à nous contenter, sur l'événement le plus important de cette année, des détails et des informations que le duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de Doudeauville transmettaient à Mme Récamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 9 juin 1824.

«Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M. de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M. de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps: une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse aurait déjoué bien des intrigues.

«Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des affaires étrangères: M. de Montmorency l'a rempli, M. de Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis[26], je n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer: tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

«Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je ressemble plus que lui à un honnête homme: je l'aime mieux.

«Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les salons; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.