LE MÊME.

«Paris, ce 22 juillet 1824.

«C'est à M. de Chateaubriand, dans son loisir actuel, à vous entretenir désormais de ce qui le regarde, aimable amie. Nous avons augmenté d'un cran d'obligeance réciproque, mais voilà tout; cela devait être. Je lui ai dit que je vous avais écrit, et que vous lui écririez. Le Journal des Débats s'en donne de dévouement personnel pour lui, et de colère contre les ministres restants. Je vous renvoie à lui. Je suis en ce moment un peu fatigué de la politique; je vais passer dix jours à la campagne, puis je reviendrai attendre Adrien, que j'ai eu tant de bonheur à revoir.»

Pendant que toutes ces ambitions, que Mme Récamier suivait de loin avec la sollicitude et l'anxiété de l'amitié, s'agitaient à Paris, elle quittait Rome, et en compagnie de sa nièce, du bon et fidèle Ballanche et de M. Ampère, s'établissait à Naples, le 1er juillet. C'est sur les bords enchantés de ce beau golfe, éclairés par la resplendissante lumière d'un soleil d'été, que la suite de cette correspondance lui parvint. Nous allons continuer de donner les lettres qui lui furent adressées de Paris, afin d'épuiser les éclaircissements qu'elles fournissent sur l'incident si considérable de la rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand: ce procès-là eut des suites assez graves pour mériter d'être instruit. Nous reviendrons ensuite aux circonstances particulières du séjour que Mme Récamier fit à Naples.

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 27 juillet 1824.

«Je viens de recevoir votre lettre du 13, Madame, et je m'empresse de vous en remercier, en vous assurant du plaisir bien vrai que me font vos nouvelles, et entre autres celle de votre heureuse arrivée à Naples.

«Mais vous désirez que je vous parle de Paris, et c'est ce que je vais faire. Dans ce moment où il y a un ministre des affaires étrangères à nommer, d'autres peut-être à changer, du moins selon le dire et le désir de bien des gens, on ne parle d'autre chose. On porte le modeste directeur des postes tantôt à un ministère, tantôt à un autre, mais il témoigne constamment de sa répugnance pour tous. Il aimerait bien mieux cent fois que Mathieu ou Sosthènes, à qui cela plairait bien davantage, y arrivassent, mais il n'y a nulle apparence.

«En attendant, les passions, les ambitions s'agitent de toutes parts, et cela surtout contre M. de Villèle. Mais il a pour lui son talent, son indispensabilité, la difficulté de le remplacer; il a pour lui le roi, Monsieur, la Chambre des députés, les trois-quarts de la France, les royalistes raisonnables, les honnêtes libéraux, et même les ambassadeurs étrangers, qui ne le goûtaient pas beaucoup et qui sont très-contents depuis qu'ils traitent directement avec lui: on est bien fort avec tout cela, et on a bien des moyens de déjouer les intrigues de tout genre. M. Royer-Collard disait dernièrement à M. de Jessaint, qui est à Paris: «Je ne suis pas l'ami de M. de Villèle, il s'en faut, et pourtant je fais des voeux pour qu'il reste; car s'il partait, je ne sais ce que nous deviendrions.» Si un demi-libéral, si un antagoniste de M. de Villèle en parle ainsi, que devons-nous en penser?

«Vous avez su la mort de la jeune duchesse de Luynes, grosse de cinq mois. Je suis toujours affligé et presque choqué de voir la jeunesse passer ainsi avant des cheveux gris comme les miens: c'est le seul passe-droit dont je serais tenté de me formaliser.»