LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 2 août 1824.

«Voici un courrier qui part pour Naples, aimable amie, et dont il faut profiter pour vous exprimer tous ses sentiments de fidèle souvenir. Ma dernière lettre était tout empreinte d'une tristesse trop justifiée par la mort de ma jeune nièce, grosse de six mois[32]. Ma belle-mère en a été affectée, surtout pour son petit-fils; ils sont tous à Dampierre où j'ai été passer quelques jours.

«Votre arrivée à Naples aura été suivie de très-près de la mort de notre ambassadeur[33], que nous avons apprise hier. Il me semble que vous n'aviez aucune relation avec lui. Vous croyez bien qu'on parle déjà de sa place à donner. Ceux qui ont la douce manie des conciliations prétendent qu'il faudrait la donner à M. de Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voulût. Si vous aviez été ici, vous le lui auriez peut-être persuadé. Je ne veux pas faire la mauvaise plaisanterie de dire que l'espoir de vous voir plus tôt, ou d'habiter cette Italie pour laquelle vous montrez tant de prédilection, le déterminerait. En définitive, je ne crois pas qu'il y aille. Mme de Chateaubriand est partie pour Neuchâtel, en Suisse. On dit que son mari ira l'y chercher dans quelques semaines. Le courrier qui va porter à Naples la nouvelle d'un sixième[34] gros enfant dont Mme la duchesse d'Orléans est accouchée en quarante minutes ne pourra pas encore vous apprendre la nomination du ministre des affaires étrangères. On l'avait annoncée pour hier matin à Saint-Cloud; mais ce sera pour la fin de la semaine après la clôture des chambres. Je crois encore à M. de Clermont-Tonnerre plus qu'à un autre.

«Adieu, aimable amie; depuis quelques jours j'ai plus de certitude de ce que j'ai toujours cru, que je n'aurais pas même à délibérer sur aucune proposition, et que quelques autres circonstances donneraient même plus de convenance à une absence de quelques mois dans l'hiver. Vous savez où mon sentiment m'entraînerait, et je ne balancerais pas un moment, si ma mère voulait n'y mettre pas l'opposition de sa trop grande peine. Rapportez-vous-en à mon sentiment pour n'y pas renoncer sans nécessité absolue. Il serait doux, et peut-être trop doux, de commencer l'Année sainte avec vous. Adieu, adieu.»

Les changements qu'on attendait dans les régions élevées de l'administration eurent lieu en effet à la clôture de la session des chambres. Une ordonnance du 4 août reconstitua ainsi le cabinet: M. le baron de Damas devint ministre des affaires étrangères, M. de Clermont-Tonnerre eut la guerre, M. de Chabrol de Crouzol la marine, le duc de Doudeauville la maison du roi, l'évêque d'Hermopolis les affaires ecclésiastiques et l'instruction publique; M. de Villèle conserva les finances avec la présidence du conseil.

Le témoignage de ces trois hommes, Mathieu de Montmorency, le duc de Laval et le duc de Doudeauville, si divers, si bien informés les uns et les autres, si haut placés, et dont aucun n'avait lié sa destinée politique à celle de M. de Chateaubriand, était important à recueillir. Le duc de Doudeauville, uni d'opinions et d'amitié avec M. de Villèle, et qui devait quelques semaines plus tard entrer dans le nouveau cabinet formé après l'expulsion de M. de Chateaubriand, représente fidèlement la pensée du président du conseil; les propos qu'il répète sont ceux de l'entourage intime, adoucis par la modération équitable de son caractère bienveillant; la plupart des amis de M. de Villèle y mettaient plus d'amertume.

Il annonçait ainsi à Mme Récamier son entrée dans le cabinet reconstitué:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 1er septembre.