«Je reçois avec une extrême satisfaction, Madame, votre bonne lettre de Naples. Je suis vivement touché d'un intérêt que je sais apprécier, comme je sais apprécier celle qui me le témoigne, et c'est là ce qui peut donner à mes yeux de la valeur à ma place. J'avais tellement de répugnance pour l'accepter, et cette répugnance était si bien connue, que le roi, en me l'apprenant, m'a dit: «Mon cher duc, j'en suis fâché, je vais vous contrarier.» Ce n'est pas ainsi qu'on annonce ordinairement des grâces, mais aussi ce n'est pas ordinairement ainsi qu'on intrigue. J'ai bien de la peine à me réjouir et presque à me consoler de mon succès, quoiqu'on ait bien voulu ne pas trop le désapprouver dans tous les rangs; car on me regrette dans mes Postes, de manière à me donner à moi-même bien des regrets de les avoir quittées. Mais c'est une chose convenue, qu'on ne peut pas être votre ami sans avoir un ministère; et, certes, à ce titre, j'en mérite un plus que personne.

«Je suis accablé d'affaires: car j'ai à organiser un ministère où il y a bien des abus à détruire et bien des réformes à faire. D'ailleurs, j'ai trouvé plus de vingt mille demandes, à la lettre, et presque rien à accorder. Jugez si le pauvre débutant est à plaindre.

«La santé du roi donne de l'inquiétude depuis quelque temps; cependant il travaille comme à son ordinaire, reçoit comme de coutume, dit à chacun ce qui convient, enfin montre un courage et une présence d'esprit admirables. Son principe a toujours été qu'un roi pouvait mourir, mais qu'il ne devait jamais être malade; il y est parfaitement fidèle.

«La censure a déplu à bien du monde; mais, au point où l'on était, il était indispensable d'en venir à cette mesure.—On n'entend plus parler de M. de Chateaubriand; on le dit voyageant. Pourquoi n'a-t-il pas eu l'attitude noble et digne de M. de Montmorency? Vous devinez que je n'aurai pas de peine à prendre celle-là le jour de ma sortie du ministère. Une place dans le coeur de mes amis et dans l'estime des honnêtes gens est la seule dont je fasse cas, en attendant une là-haut.

«J'ai cédé une partie de mon ministère à mon fils. C'est celle que j'aimais le mieux assurément, celle des beaux-arts, qui seule faisait mon envie depuis quarante ans; mais que ne ferait-on pas pour les personnes qui nous sont chères? Il désire être rappelé à votre souvenir.

«Je m'empresse de vous renouveler l'assurance d'un attachement qui ne finira, soyez-en bien sûre, qu'avec ma vie.»

La supériorité de M. de Chateaubriand importunait M. de Villèle; il subit d'abord M. de Chateaubriand pour se délivrer de M. de Montmorency, et ne tarda pas à se repentir de l'avoir laissé entrer au conseil. J'ai déjà dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un témoignage de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conçu et accompli l'oeuvre de la délivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de Saint-André au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de Chateaubriand, M. de Villèle en éprouva un vif dépit, et ne sut pas dissimuler le sentiment qu'il éprouvait.

C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira la preuve: sa candeur reflète naïvement les impressions de son ami le ministre des finances, lorsqu'il écrit à Mme Récamier:

«Le 29 décembre 1823.

«Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand ordre de Saint-André de Russie qui équivaut au cordon bleu. Cela fait grande rumeur: car c'est, dit-on, indiquer le ministère que voudrait Alexandre, à l'exclusion de M. de Villèle qu'il exclut ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les réflexions vont encore plus loin: qu'elles vont à persuader que l'ambassadeur de Russie et ces messieurs sont loin d'être étrangers à tout cet arrangement qui consisterait à mettre M. de Chateaubriand à la maison du roi, M. de Montmorency aux affaires étrangères et M. de Villèle… à la porte, vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent. Vous devinez si l'ami qui vous écrit est dans tous ces tripotages.