«M. de Villèle aura à vaincre plus d'un obstacle d'ici aux chambres, mais il les vaincra. Les chambres réunies, ce sera un grand moment, décisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera culbuté, et alors arrivera un ministère qui sera entraîné par l'exagération de la droite, et qui nous entraînera nous-mêmes dans le précipice.»
Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villèle, tout en mêlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand à des commérages sans portée, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes d'État au ministère comme un danger d'exagération pour l'opinion royaliste. On ne peut s'empêcher alors de se rappeler la faiblesse avec laquelle M. de Villèle laissa se produire successivement les projets de loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succès la tendance. On a peine à croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand n'eût pas mieux résisté que lui.
Au reste, la répugnance que M. de Villèle éprouvait à avoir pour collègue l'auteur du Génie du christianisme datait de loin. Lors de la formation du cabinet où entrèrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villèle et Corbière, l'ambassade de Londres fut offerte à M. de Chateaubriand et acceptée par lui. Personne ne sut alors qu'à cette époque M. de Montmorency avait insisté pour que l'entrée au conseil, et non point une ambassade, fût donnée à l'homme dont le talent et les efforts avaient amené les royalistes aux affaires. M. de Villèle ne voulut jamais en entendre parler. Ce fait fut révélé bien des années après l'événement par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency à Mme Récamier, lettre communiquée selon son désir à M. de Chateaubriand. Cette pièce est assez curieuse pour que nous l'insérions ici:
LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Dampierre, ce lundi 5 mars 1838.
«En vous renvoyant, Madame, la moitié de ce que vous avez bien voulu me prêter, je demande avec instance de vos chères nouvelles.
«Je sais, depuis quelques jours que votre ami doit bientôt faire paraître un ouvrage sur le congrès de Vérone. J'ai aussi entre mes mains un grand travail sur le même sujet, fait en entier par le plus véridique des hommes qui le termina longtemps avant sa mort. J'aimerais mieux que ce dépôt sacré et tant de douloureux souvenirs restassent à jamais où je les ai placés; mais si l'ouvrage annoncé ne se trouvait pas entièrement en harmonie avec ma pièce officielle, je me croirais obligée de la livrer à l'impression, étant sûre de l'exactitude des faits énoncés par le plus consciencieux des hommes.
«Votre ami a-t-il jamais bien su à quel point M. de Villèle avait été opposé à son entrée au conseil (même sans portefeuille): jamais M. de Montmorency ne l'a pu obtenir du ministre prépondérant. Ses sollicitations à ce sujet étaient cependant d'autant plus pressantes qu'il a toujours regardé l'esprit et le talent de M. de Chateaubriand comme excessivement utiles dans les conseils du roi, et qu'il voyait clairement qu'aucune des plus belles ambassades ne le satisferait entièrement.
«Jugez de ma surprise lorsque ce même M. de Villèle, qui redoutait tant d'avoir votre ami pour collègue, le nomma ministre des affaires étrangères après le congrès. Certes, il fallait qu'il n'y eût pas une autre personne en France capable de remplir cette place, ou que le président du conseil ne sût à cette époque où donner de la tête. Je vous demande de communiquer ces détails à M. de Chateaubriand. M. de Montmorency ne parlait guère de ce qui pouvait le faire valoir, aussi je les crois peu connus.
«Pensez à moi, chère Madame, beaucoup à Dieu et aux mécomptes de cette triste vie, qui ne durera pas toujours.»