Enfin, et sans prétendre épuiser les lettres qui furent adressées à Mme Récamier à l'occasion de la sortie du ministère de son illustre ami, je citerai encore celle qu'elle reçut alors de la reine Hortense:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Arenenberg, ce 11 septembre 1824.

«J'attendais de vos nouvelles à votre retour de Naples; je n'en ai pas, et je ne sais où vous trouver. Je vous supposais sur la route de Paris, parce que je suppose toujours qu'on va où le coeur mène et où l'on peut être utile à ses amis. Il est curieux de penser comme les liens de l'affection forment une chaîne. Comment! moi-même, retirée du monde, étrangère à tout, est-ce que je n'ai pas été fâchée de voir un homme distingué éloigné des affaires! Est-ce l'intérêt que vous m'y avez fait prendre? ou bien est-ce, comme Française, que j'aime à trouver en honneur dans mon pays le mérite et la supériorité?

«Je ne suis plus si isolée en ce moment. J'ai avec moi ma cousine la grande-duchesse de Bade; c'est bien la personne la plus distinguée qu'on puisse rencontrer. Le brillant de son imagination, la vivacité de son esprit, sa raison, et ce charme qui naît de l'accord de toutes les facultés, en font une femme charmante et remarquable; elle anime ma retraite, adoucit ma profonde douleur. Nous parlons la langue de la patrie; c'est celle du coeur, et vous la connaissez, puisqu'à Rome nous nous entendions si bien. Aussi je réclame votre promesse de passer par Arenenberg. Il me sera toujours bien doux de vous revoir: je ne puis vous séparer d'une de mes plus vives douleurs; c'est vous dire que vous m'êtes chère et que je serai heureuse de retrouver l'occasion de vous assurer de tous mes sentiments.

«Hortense.»

LIVRE VI

Mme Récamier, en arrivant cette fois à Naples, n'y fut point accueillie, comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine française qui mettait à ses pieds sa cour et son royaume. Mais, à défaut de ces très-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de compatriotes les soins de la plus cordiale amitié. M. Charles Lefebvre s'était établi à Naples avec les Français qui suivirent dans ces belles contrées la fortune du roi Joseph, lorsque Napoléon le fit momentanément asseoir sur ce trône, qu'il dut ensuite échanger contre celui de l'Espagne, pour obéir à la volonté du donneur de couronnes.

M. Lefebvre resta à Naples sous le roi Joachim et fut nommé receveur des finances pour la province de Lecce. Doué d'une vive intelligence des affaires et de beaucoup d'activité, il avait en outre une force et une constance dans la volonté, peu communes au degré où il les possédait. Il acquit en peu d'années une fortune considérable et fonda à l'Isola di Sora une grande papeterie, la première de ce genre, et, je crois, la seule qu'ait jamais possédée le royaume de Naples. Cette papeterie est à présent aux mains de MM. Didot.

Le retour de Ferdinand Ier fit disparaître à peu près toute la colonie française que la conquête avait amenée, parce qu'elle ne se composait guère que de fonctionnaires. Quant à M. Lefebvre, il trouva protection et faveur sous le régime des Bourbons comme il l'avait obtenue du gouvernement de Murat, et lorsque Mme Récamier le revit à Naples, il y jouissait d'une considération méritée. Sa maison était sous l'empire doux et trop limité d'une femme belle, bonne, qui lui avait donné de nombreux enfants, beaux comme leur mère; et cet intérieur eût été l'idéal d'une famille bien ordonnée, si un caractère plus facile et moins d'âpreté dans la volonté de son chef n'eussent fait sentir sans cesse une autorité devant laquelle tout devait plier.