Mme Lefebvre est morte la première, après avoir eu la douleur de survivre à un de ses fils et à ses deux filles, la marquise de Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reçut de Ferdinand II le titre de comte de Balsorano. À l'époque de la constitution, il fut élevé au rang de pair du royaume, et il est mort l'année dernière, dans un âge très-avancé.
Ces deux époux, avec les nuances très-diverses de leurs caractères, rivalisèrent d'égards et de soins empressés pour Mme Récamier. À force d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptât chez eux une élégante et affectueuse hospitalité.
Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses contrées du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un climat plus doux et un ciel plus clément; ce n'est pourtant qu'en passant un été à Naples, en Sicile ou en Grèce, qu'on se rend compte de ce qu'est, sous ces latitudes favorisées, la splendeur du jour et la magie du soleil.
Mme Récamier en fit l'expérience: logée à Chiaja, ayant sous les fenêtres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient à toute heure ces rivages enchantés et cette île de Capri, qui pour eux fermaient l'horizon, baignés dans l'or d'une éclatante lumière. M. Ballanche, qui convenait lui-même n'être que faiblement touché par la vue du plus beau monument des arts, ne restait point insensible à ces magnificences de la nature. Pour M. Ampère, il préludait, par ce voyage accompli dans une société qui lui était chère, aux longs pèlerinages que son insatiable curiosité lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout, embrassait tout, s'intéressait à tout avec l'ardeur de son âge et de son caractère, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein d'intérêt, en contraste piquant avec la contemplation méditative du philosophe Ballanche.
Cependant Mme Récamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquiétude que lui donnait la destinée de M. de Chateaubriand, avait presque perdu le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs semaines qu'elle allât chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, à Capo di Monte. Dans la disposition d'âme où elle se trouvait, sa plus agréable distraction, le plus sûr moyen de l'intéresser aux lieux qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'était de les visiter en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient inspirées à M. de Chateaubriand ou à Mme de Staël. On résolut de faire le tour du golfe, de visiter les Écoles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et le cap Misène par mer.
Mme Lefebvre, qui était la plus entendue et la plus attentive des maîtresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les détails matériels de cette journée dont l'intérêt et le plaisir étaient loin de la séduire. On partit de grand matin dans une barque commode, avec de très-bons rameurs et une voilure solide. La prévoyance de Mme Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on établit Mme Récamier sur des coussins et des châles, et on vogua par un temps superbe, une mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les Martyrs et même en consultant Strabon dont M. Ballanche s'était muni. Au milieu des enchantements de ce voyage, on fut très-surpris, et je dois le dire, très-désappointé en débarquant au cap Misène. Ce cap est une langue de terre, plate et sans caractère; quelques tristes peupliers y élèvent leurs cimes, et si on dépouillait ce coin du rivage de Naples de la lumière qui prête à tout de la beauté, il n'y resterait rien. Assise au pied d'un arbre, Mme Récamier se fit relire l'improvisation au cap Misène, et on dut convenir unanimement que Mme de Staël n'avait sans doute pas visité ces lieux, avant de les donner pour cadre à la grande scène de son roman. De Misène, on n'aperçoit qu'à peine dans un lointain effacé la cime du Vésuve, et on loua Gérard de ne s'être pas cru obligé à une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a placé sa Corinne vaut mieux que la réalité.
Mme Récamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le souvenir de Mme Murat ne revînt à sa pensée; aussi un de ses premiers soins avait-il été de lui écrire.
Après la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son trône, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona (anagramme du nom de la belle cité sur laquelle elle avait régné, Napoli), dépouillée de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant lui avait garantis, habita plusieurs années le château de Raimbourg en Autriche. Dans cette résidence, très-rapprochée de Vienne, elle avait consacré tous ses soins à l'achèvement de l'éducation de ses quatre enfants. Malgré la protection constante qu'elle trouva dans le tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la faveur accordée à presque tous ses proches de s'établir à Rome, qu'on trouvait sans doute trop rapprochée de Naples; mais on lui avait permis d'habiter Trieste, où Mme Récamier lui adressa sa lettre. En écrivant à la reine, elle lui annonça l'intention formelle où elle était de l'aller visiter à Trieste avant de rentrer en France; elle en reçut bientôt la réponse suivante:
LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.
«Trieste, le 11 novembre 1824.