«En voyant la date de votre lettre, j'ai frémi; depuis dix ans un pareil nom ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le rappeler, non par indifférence, mais par la crainte de compromettre des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères. Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si bonne amitié. Vous avez donc pensé à moi. Vos tendres souvenirs ont réveillé les miens, et je me suis transportée au temps où je jouissais de votre société.
«Je voudrais encore retrouver le même plaisir; ce n'est qu'en vous voyant que je pourrai vous dire les persécutions qu'on me fait essuyer au nom du gouvernement français, et qui sont trop longues à expliquer par lettre. Par un arrêté du 6 juin, pris à Paris par les ministres étrangers, on décide que je ne puis habiter ni l'Italie, ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et l'Amérique. Par une injustice sans exemple, on me force à voyager, à changer à chaque instant de pays, et on retient en même temps mes biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gêne je me trouve à Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien dire sur mon avenir. Je suis sûre que si je pouvais vous voir, vous parler, vous pourriez, à votre retour en France, vous occuper avec succès de mes justes réclamations.
«Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin d'être séparée de mes deux fils. Les persécutions dont nous sommes l'objet les ont forcés à se rendre en Amérique. Achille y est depuis deux ans; mon second fils m'a quittée il y a quinze jours. Cette séparation a déchiré mon coeur; me voilà seule avec ma seconde fille qui ne tardera pas à s'établir. L'isolement dans lequel je me trouve devrait calmer joutes les inquiétudes et me donner le repos auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si on pouvait lire dans mes pensées les plus secrètes, on verrait que je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma famille a obtenu si aisément? elle est tranquille à Rome, elle voyage et n'éprouve aucun désagrément… Je suis la seule persécutée.
«J'ai vu ma fille Létitia[35] qui vous trouve toujours aimable, belle, ce qui ne me cause aucun étonnement; ce qui me surprend, c'est d'apprendre que votre petite nièce qui était si délicate (et dont je regarde le portrait en vous écrivant) est devenue belle et fraîche. J'ai été touchée des compliments qu'elle m'envoie par ma fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle était dans l'âge où l'on oublie les absents.
«J'ai été sensible au souvenir de l'abbé de Rohan; s'il ne se fait pas un scrupule de ma pensée, dites-lui que je me recommande à ses prières; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent être exaucées. Sa vocation ne me surprend pas; toute âme tendre est portée aux extrêmes.
«Croyez, ma chère Juliette, que si vous me donnez le plaisir de vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai éprouvé depuis onze ans.
«Je passerai l'hiver à Trieste. Un mot de réponse qui me prouve que vous avez reçu ma lettre.
«Je vous embrasse, ma chère Juliette.
«Caroline.»
Nous ne suivrons pas Mme Récamier dans les courses qu'elle fit aux environs de Naples avec sa nièce et ses deux fidèles compagnons de voyage, cherchant à Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que personne n'y a jamais trouvé, visitant Pæstum et la Cava, ou assistant à la fête de la Madonna di Piè di Grotta; mais nous rappellerons la joie avec laquelle l'amie dévouée de M. de Chateaubriand salua de loin sur la terre étrangère l'avènement du roi Charles X, qui lui semblait d'un heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre écrivain.