Toutefois il devait s'écouler bien du temps, et M. de Chateaubriand devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait déclaré une guerre à mort cédât la place à une plus libérale influence, et que M. de Chateaubriand consentît à désarmer. Cependant le ministre disgracié qui, après la clôture de la session des chambres, avait été rejoindre sa femme en Suisse, revint immédiatement à Paris sur le bruit de la maladie de Louis XVIII, et ce prince étant mort le 16 septembre, l'auteur de Bonaparte et les Bourbons fit paraître sa brochure ayant pour titre: le Roi est mort, vive le Roi!

La saison que Mme Récamier passa à Naples n'étant point, comme nous l'avons dit, celle où d'ordinaire ce beau pays est visité par les étrangers, elle y vécut presque uniquement dans le cercle des amis dévoués qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un patriote illustre et respecté, le général Filangieri, dont elle appréciait le caractère élevé et les opinions libérales. Le général était alors en disgrâce, presque en suspicion; il désapprouvait hautement la marche imprimée au gouvernement de son pays, et sa conversation, empreinte d'une généreuse tristesse, intéressait beaucoup Mme Récamier.

Je consignerai aussi la première apparition dans sa société d'un jeune Français destiné à s'associer bientôt aux affections les plus intimes et les plus chères de Mme Récamier. M. Charles Lenormant, après avoir parcouru toute la péninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu à Naples, s'y sentait retenu par son goût pour les arts et sa passion pour l'étude de l'antiquité. Amené un soir chez Mme Lefebvre par un ami intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant déjà connu de M. Ballanche et de M. Ampère, les retrouva avec grand plaisir dans cette maison. On le présenta à Mme Récamier; celle-ci adressa à ce jeune compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses goûts d'étude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver à Rome, elle l'engagea à venir quelquefois chercher chez elle une société française dont il serait toujours bien accueilli.

Quelques jours après, M. J.-J. Ampère, rappelé en France auprès de son excellent et illustre père, s'arrachait avec un grand effort à un pays où tout parlait à sa vive et brillante imagination, où, grâce à l'affection aimable et vraie d'une personne supérieure, il avait trouvé, sous le plus beau ciel, tout le charme et la sécurité d'une vie de famille au milieu des jouissances de sérieux travaux. Son départ laissa un vide bien senti dans le cercle de Mme Récamier.

Le duc Mathieu de Montmorency, au moment où son cousin se disposait à retourner à son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacité au projet, toujours profondément enraciné dans son coeur, de visiter la capitale du monde chrétien. L'ouverture prochaine du jubilé était un motif de plus pour lui d'aspirer à ce voyage, auquel les circonstances politiques elles-mêmes semblaient donner une convenance.

Le duc de Doudeauville écrivait à propos de ce voyage:

«M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me conseillerais à moi-même en pareil cas. Sa position est embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les chambres. Beaucoup de gens le désirent au ministère; on dira qu'il les fait agir, et qu'il agit lui-même pour y parvenir; s'il vote contre quelque loi, le roi lui en saura très-mauvais gré. Il est plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'éloigner, laissant les circonstances et ses amis le faire arriver.

«Le roi est très-décidé à ne pas changer ses ministres; nous verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me traite avec une extrême bonté, et cela me dédommage de bien des ennuis de ma très-belle place. J'ai un petit mérite pour la remplir: c'est une grande indépendance de caractère et de position, qui me met à même de résister aux prétentions d'hommes très-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette lutte.

«Tout le monde est enchanté de notre nouveau monarque, et l'on est émerveillé de voir les libéraux chanter les louanges de ce prince du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis dix ans si cruellement.

«Le sacre doit avoir lieu au printemps à Reims: ce sera un beau moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquiétude qu'on ne mît quelque personne en faveur dans cette préfecture, fort enviée aujourd'hui; mais je l'ai bien rassuré.»