Mme Swetchine avait une conversation très-attachante, parfois éloquente, et la nature de son esprit, préoccupé surtout alors de spéculations philosophiques, avait un attrait tout particulier pour M. Ballanche. Il arrivait pourtant au bon Ballanche, si accoutumé à vivre par la pensée dans les régions les plus déliées de la métaphysique, de trouver des nuages ou trop de subtilités à son interlocutrice.

Mme Swetchine était arrivée à Rome l'esprit imbu de quelques préventions contre Mme Récamier, préventions qui tombèrent d'elles-mêmes, aussitôt qu'elle l'eut personnellement connue. Cette disposition défavorable fit place à un goût très-vif; on en voit l'expression dans une lettre qu'elle adressait à Mme Récamier, pendant la course assez rapide qu'elle fit à Naples en compagnie de Mme de Nesselrode. Voici cette lettre: elle peut servir à faire connaître aux personnes qui n'ont point eu l'honneur de l'approcher la tournure d'esprit de cette grande dame russe.

Mme SWETCHINE À Mme RÉCAMIER.

«Samedi, 1825.

«Nous voici à Naples, heureusement échappées à des dangers qui, dans ce moment surtout, sont loin d'être chimériques. Le plus beau temps du moins a favorisé notre voyage; point d'inquiétudes, point de retards, enfin tout m'a paru bien, hors d'être partie en m'éloignant de Rome. À mesure que le ciel s'éclaircissait, que l'air devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir empêchée de venir. C'était m'oublier complétement moi-même, et j'approuvais moins mon désintéressement, que ma tristesse n'en demandait compte. C'est comme cela cependant que je veux toujours faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous rachète toujours quelque peu des peines que nous craignons davantage, et quand vous me trouverez généreuse, dites-vous que c'est un calcul presque superstitieux qui fait tout le secret de mon courage. Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma joie, ma peine, tout cela me paraît comme un rêve; je sais seulement que je voudrais avoir toujours rêvé. Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre; j'ai cédé à ce charme pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. Si nous nous étions trompées toutes deux, je serais sans consolation, et ma raison ne serait pas sans reproche; mais qu'importe d'avoir été prudent, quand on est bien malheureux! Vous me manquez comme si nous avions passé beaucoup de temps ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs. Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas hier? Ce serait inexplicable, s'il n'y avait pas un peu d'éternité dans certains sentiments. On dirait que les âmes, en se touchant, se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et que plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d'un monde meilleur.

«Nous sommes arrivées hier à la nuit tombante; bientôt après la lune s'est levée sur cet admirable golfe; aujourd'hui, j'ai vu lever le soleil, et c'est seulement pour vous écrire que je quitte ce ravissant spectacle. Mon Dieu, que vous avez dû souffrir ici! Voilà ce que je me suis déjà dit cent fois; ce qui satisfait pleinement en nous le sentiment du beau réveille aussi avec plus de force le besoin du bonheur qui ne s'éteint jamais qu'avec la fin du bonheur même. On a beau se demander par quel mystère d'ingratitude l'admiration ne nous suffit pas; s'il faut posséder tout pour jouir de quelque chose, la souffrance seule répond peut-être. N'avez-vous pas senti cela comme moi? Quelquefois les coeurs les plus semblables résonnent différemment aux mêmes influences. Vous avez été bien bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles; mais ce qui a pénétré le plus avant, ce sont ces éclairs d'une confiance que vous ne vouliez pas encore me donner.

«Quand vous me connaîtrez davantage, vous ne songerez même pas à me contester le droit de tout savoir. Ce ne sera alors qu'un acte de justice; aujourd'hui c'est une grâce, et je suis comme bien des gens, j'aime mieux la recevoir que la mériter. Je donnerais déjà, et tout ce que j'ai, et tout ce qui me manque, pour vous savoir heureuse; soyez-le sans moi, à la bonne heure; mais pour vos peines, j'en réclame hautement le partage. Croyez-le, il n'est pas de titre mieux établi et que je sois plus décidée à faire valoir.

«Cette lettre, comme vous voyez, est simplement destinée à continuer notre dernière conversation qui m'a laissé une impression si douce et si triste à la fois. Je ne vous dirai pas autre chose, parce que je n'ai pu penser à autre chose, et vous n'exigerez pas que ce soit précisément pour vous écrire que je m'arrache à vous-même. Ce serait bien la peine, en vérité! on a trop de choses indifférentes pour les indifférents eux-mêmes.

«Rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de reconnaissance aux sentiments que je lui dois; je compte tout à fait sur son intérêt, depuis qu'il a pour lui l'attrait et le souvenir d'une bonne action.»

Mme Récamier se plaignait d'être depuis quelques semaines sans nouvelles de M. de Montmorency. Aux reproches qu'elle lui avait adressés sur ce silence, il répondait: