On sait que Canova, né en terre ferme dans les États vénitiens, avait conservé un religieux attachement pour son village natal de Possagno: il y possédait une modeste maison, dans laquelle il allait souvent se reposer. C'est dans un de ces voyages à Possagno, où il projetait de faire élever une église monumentale, qu'il fut frappé par le mal dont il mourut en quelques jours à Venise au mois d'octobre 1822.

Son testament affectait à la construction de l'église de Possagno une notable partie de sa fortune, et il y exprimait le voeu d'être enterré dans le lieu obscur qui avait été son berceau. L'abbé poursuivait avec un zèle touchant l'oeuvre de l'achèvement de l'église, et l'on verra Mme Récamier, dans sa route pour Trieste, se détourner pour accomplir un pèlerinage au lieu de naissance de l'ami qu'elle avait perdu.

Depuis la mort de Canova, le sceptre de la sculpture avait passé aux mains de Thorwaldsen; cet artiste qui ne déploya pas moins d'esprit de conduite que de talent, avait su se faire accepter par les Italiens, tout en devenant l'objet de l'orgueil des peuples du nord. Ses compositions avaient de l'originalité, et son style n'était pas dépourvu de grandeur. Parmi les jeunes gens qui fréquentaient son atelier, il avait distingué de bonne heure le jeune Pietro Tenerani qui, aujourd'hui dans sa vieillesse, est sans contredit le premier sculpteur de l'Italie.

On n'a jamais su toutes les obligations que Thorwaldsen a pu avoir à la collaboration de Tenerani; celui-ci, plein de reconnaissance envers son maître, et aussi distingué d'ailleurs par la délicatesse de ses sentiments que par son génie, s'est toujours attaché à repousser les insinuations qui lui attribuaient l'achèvement des plus beaux marbres de Thorwaldsen. Ce qui est certain c'est que, depuis la mort du statuaire danois, Tenerani a produit, presque dans tous les genres, des oeuvres excellentes, remarquables sous le rapport de la pensée, et auxquelles une exécution, à la fois fine, noble et vraie, donne un prix tout particulier.

Mme Récamier, en visitant l'atelier de Thorwaldsen à la place Barberini, et celui que son élève favori, le doux et aimable Tenerani, occupait à la suite de ceux de son maître, avait l'imagination tout occupée du désir de faire consacrer par la sculpture une des créations poétiques de M. de Chateaubriand.

Il lui sembla que le talent chaste et délicat de Tenerani se prêterait mieux qu'aucun autre à la réalisation de cette pensée, et elle lui demanda de vouloir bien exécuter pour elle un bas-relief dont le sujet serait emprunté au poëme des Martyrs.

L'artiste accepta avec joie cette proposition et se mit promptement à l'oeuvre. La composition une fois arrêtée, l'atelier de Tenerani devint le but fréquent des visites de Mme Récamier et de ses amis. Pour celle-ci, dans la sorte d'anxiété douloureuse que lui causait à distance la destinée brusquement troublée de son illustre ami, et dans l'impossibilité de travailler efficacement, soit à ramener le calme dans son esprit ulcéré, soit à raffermir son existence, elle trouvait beaucoup d'intérêt et de charme à suivre les progrès d'un monument fait pour honorer d'une façon durable un nom glorieux qui lui était cher, et qui devait survivre aux orages, aux ambitions, aux controverses au milieu desquelles ce nom se discutait dans le présent.

Le bas-relief représente le martyre d'Eudore et de Cymodocée, condamnés à être livrés aux bêtes dans le Colisée. Commencé dans l'hiver de 1824[38], il fut terminé en 1828 pendant l'ambassade de M. de Chateaubriand à Rome, et on trouvera dans les lettres que l'auteur des Martyrs adressait à cette époque à Mme Récamier, la mention des visites qu'il allait faire à l'atelier de Tenerani pour y voir son bas-relief.

Cet admirable et, je crois, unique échantillon du talent de Tenerani en
France, a été légué par Mme Récamier au musée de Saint-Malo.

Ce second hiver à Rome ne fut pas moins animé, mais le fut d'une manière tout autre que celui qui l'avait précédé. La prochaine ouverture du jubilé amenait un grand concours de voyageurs, et parmi eux, on vit arriver une colonie de Français du rang le plus élevé: le baron et la baronne de Montmorency, le duc de Noailles, récemment marié à Mlle de Mortemart, et sa jeune femme, que Mme Récamier rencontra chez l'ambassadeur de France, mais avec lesquels elle ne noua point encore la relation intime qui devait quelques années plus tard se former entre elle et ce couple si distingué, et qui faisait dire à Mme Récamier «que le duc de Noailles était le dernier et le plus jeune de ceux à qui elle avait accordé le titre de véritable ami;» la comtesse d'Hautefort, M. et Mme de Boissy, M. et Mme Anjorrand, le chevalier de Pinieu, etc.; et en outre, une colonie non moins nombreuse, non moins brillante, de Russes, parmi lesquels la comtesse de Nesselrode que Mme Récamier retrouva avec un plaisir réel, car c'était une personne à la fois spirituelle, naturelle et parfaitement originale; Mme Swetchine, dont elle apprécia vite l'âme élevée, l'intelligence supérieure et la bonté.