«La Vallée-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

«Je vous écris quelques mots, aimable amie, de mon vallon solitaire, où votre souvenir est présent de bien des manières, et qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois. Adrien vous aura déjà appris ce dérangement de mes projets, qui m'a été vraiment fort pénible. Il vous aura dit que mon plan de route déjà arrêté, les paquets à demi faits, et lorsque mon coeur se fixait déjà sur la pensée de ce jour où, arrivé dans la ville immortelle, je n'aurais rien de plus pressé que de me faire conduire dans votre modeste et agréable retraite, tout d'un coup ces douces espérances se sont évanouies.

«Le courage m'a manqué pour braver la peine extrême et vraiment déraisonnable de ma mère, pour la laisser un peu souffrante, attribuant son indisposition à l'effet de mon départ, et disant que je ne la retrouverais pas, de ce ton sévère et maternel qui m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait été vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait autant à ma place.

«J'avais été fort contre les amis politiques qui insistaient en très-grande majorité contre ce voyage; j'ai été faible contre un sentiment qui, de l'aveu même de celle qui l'éprouvait, ne pouvait pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vôtre surtout, et cette Année sainte, qui n'était pas assez mon motif pour que j'aie mérité que la bonne Providence écartât les obstacles que j'avais toujours prévus, tout cela m'apparaît sans cesse. Plaignez-moi.

«J'avais déjà prévenu Mme de Broglie de mon projet de passer par Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chère et pénible tout à la fois, mais depuis longtemps désirée[36]. Elle consentait à m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je l'ai remerciée de sa bonne volonté, en lui disant que je n'en profiterais pas.

«Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la politique. Aurez-vous été trompée, comme tout Paris, par un article du Journal des Débats, où M. de Salvandy a osé imiter M. de Chateaubriand, et lui a attiré des compliments?

«Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver passé avec vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice, et croyez à un sentiment qui durera autant que moi.

«Avez-vous lu la dernière brochure d'un homme de vos amis[37]? Je ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.»

Lorsque Mme Récamier était arrivée à Rome l'année précédente, elle avait cherché avec empressement le frère de l'artiste illustre qui, dix ans auparavant, l'avait accueillie, exilée, avec une distinction si bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu'à sa mort témoigné une véritable amitié. Elle trouva l'abbé Canova dans l'appartement qu'il habitait en 1813 avec son frère, entouré des mêmes serviteurs, menant la même vie, conservant encore les ateliers, studj, du grand sculpteur, que les étrangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre à peu près complète de Canova, dans une reproduction en plâtre de presque tous ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus à ce gracieux ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient à l'exécution de plusieurs figures en marbre, modelées par Canova et commandées par la Russie et l'Angleterre.

La promenade à l'atelier désert du grand artiste fut très-mélancolique; Mme Récamier y revit le buste que Canova avait modelé d'après son souvenir, et auquel, après y avoir ajouté un voile et une couronne, il avait, on doit se le rappeler, donné le nom de la Béatrice du Dante. Ce buste, exécuté en marbre, était une des dernières choses auxquelles l'artiste avait travaillé. En voyant avec quel attendrissement Mme Récamier le contemplait, le bon abbé eut l'idée de le lui offrir, et il le lui envoya en effet à l'Abbaye-au-Bois, aussitôt après qu'elle fut retournée en France. Cette communauté de regrets donnés à la mémoire de Canova devint un lien de plus entre son frère et Mme Récamier; il trouvait en elle un auditeur toujours attentif lorsqu'il lui parlait du grand artiste.