LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 26 octobre.

«Je profite du duc de Laval pour vous porter ma réponse, Madame; c'est une occasion plus sûre d'arriver, mais moins favorable pour être reçu, car le porteur sera bien plus intéressant à entendre que la missive à lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je suis toujours occupé de vous, combien je vous ai regrettée pour les affaires, combien je vous regrette pour moi-même et combien je serais tenté d'aller vous retrouver.

«Nous sommes toujours dans la même position: le roi vu avec enthousiasme par toute la France, et avec indulgence même par les libéraux; les ministres toujours attaqués avec violence (excepté votre serviteur que tous les partis ont bien voulu épargner jusqu'à présent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien à craindre, même des chambres, du moins dans la session prochaine qui, à raison de l'indemnité des émigrés, doit plutôt leur être favorable; M. de Chateaubriand étant entré ouvertement contre eux dans la lice, ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgré son talent, dont il fait un mauvais usage dans son intérêt, de recouvrer la place dont il montre des regrets peu calculés.

«Mathieu aurait plus d'espérance par la manière noble dont il est sorti, et par la manière sage dont il s'est conduit depuis lors. Il est forcé de renoncer à son voyage d'Italie, par la tendresse déraisonnable et personnelle de sa mère. J'en suis fâché, c'était le moment le plus favorable d'exécuter ce projet; il vous trouvait à Rome ainsi que son cousin, il échappait ici à une position fausse et embarrassante: car il va être le but des espérances des uns, des inquiétudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis; cette position sera surtout très-délicate vis-à-vis du roi. Je regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projeté et remis tant de fois.

«Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des spectacles que je lui ai abandonnés. Je regrette peu les derniers, vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si ce n'était un autre moi-même qui en eût hérité.

«Quant à moi, je suis accablé d'affaires, car je travaille depuis six heures et demie du matin jusqu'au dîner, et je recommence à huit jusqu'à près de onze pour recevoir des rendez-vous.

«J'ai trouvé vingt mille pétitions, j'en ai reçu dix mille, et avec quelques centaines de mille francs à distribuer, j'ai depuis un an reçu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi d'avoir tant à refuser, quand j'aimerais tant à accorder.»

Si Mme Récamier avait pu garder encore quelque illusion sur la possibilité du voyage de son saint ami à Rome, elle l'eût vu s'évanouir à la lecture de la lettre suivante.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER