«J'éprouve une véritable émotion de penser que cette lettre est vraisemblablement la dernière qui vous rejoindra à Rome, et que, peu de temps après l'avoir reçue, vous vous mettrez en route pour vous rapprocher de nous. Il reste toujours le regret presque irréparable de n'avoir pas consacré à la religion, à l'amitié et à l'instruction d'un beau voyage, cet hiver qui vient de s'écouler: mais enfin, nous marchons rapidement vers le moment où il n'y aura pas moyen de songer à des regrets.

«Tâchez de vous arranger pour arriver au moins dans les premiers jours de mai, que nous ayons le bonheur d'en passer quelques-uns avec vous avant le départ, pour Compiègne et Reims, qui jusqu'à présent n'est pas retardé au delà du 8 ou 10, quoiqu'on ait parlé d'un ajournement de quelques semaines.

«J'ai rencontré l'autre jour sur le boulevard M. Récamier, que j'abordai, et qui me confirma ces aimables projets de retour. J'ai aussi parlé de vous avec Mme de Boigne, qui est mieux, et hier même avec Mme de Broglie, que vous trouverez, je le crains, un peu maigrie et changée, mais qui est toujours la même pour son charme de douceur et de bonté, au milieu d'opinions bien vives et plus prononcées que jamais.

«Je me plains, aimable amie, de ce qu'avec votre laconisme accoutumé vous ne m'avez rien dit de l'époque précise de votre jubilé, auquel j'aimerais beaucoup à m'unir. Je fais traduire le petit livre que m'a envoyé Adrien pour les prières de la sainte année. Vous êtes bien sûre de toutes les manières d'avoir une bonne place dans les miennes pendant cette semaine qui va commencer, qui nous rappelle de si imposants mystères, et dans laquelle on repasse naturellement sur les sentiments les plus intimes et sur toutes ses affections. La mienne est inaltérable; l'absence n'a fait que me la faire mieux sentir, et il semble que les bonnes habitudes rapportées de Rome ne feront que lui imprimer un nouveau sceau.

«Est-il vrai que vous destiniez votre bel appartement à Mme
Swetchine, dont on dit que vous êtes devenue inséparable?

«Vous aurez su l'indisposition du duc de Doudeauville, qui a été un moment grave, mais qui est devenue un simple catarrhe, de jour en jour plus civilisé. Je suis charmé que vous rendiez justice à ce bon duc, à qui chaque jour m'a fait m'attacher davantage, malgré ce qu'il y a eu de différences dans notre marche à tous deux. Vous plaignez sans doute beaucoup Mme de Bourgoing[41], dont la fille paraît se mourir. Adieu, aimable amie. Hommages tendres à Amélie et bien des tendres choses à l'ambassadeur; pour vous, tout ce que vous savez.»

Mme Récamier partit de Rome, avec sa nièce et M. Ballanche, dans la semaine de Quasimodo. En se rendant à Trieste, elle avait résolu de visiter Venise, et elle s'y arrêta huit jours.

Aucune description, si fidèle qu'elle soit, ne prépare à l'impression que produit l'apparition de Venise, surgissant tout à coup du milieu des eaux aux yeux du voyageur émerveillé; c'est un coup de théâtre qui tient de la magie.

On nous dit que Venise a repris depuis quelques années une sorte de vie; mais au printemps de 1825, quand Mme Récamier parcourait ses lagunes, l'aspect morne et désert de cette orgueilleuse reine de l'Adriatique avait quelque chose de navrant.

Mme Récamier avait permis à M. Charles Lenormant, fiancé de sa nièce, qui devait reprendre peu de jours après elles la route de Paris, de les rejoindre à Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu des magnificences de tous genres, palais, églises, tableaux, sculptures, dont Venise a le droit d'être fière; et on se sépara de nouveau, avec la certitude de se retrouver prochainement en France.