De Padoue, Mme Récamier et les fidèles compagnons de sa vie, sa nièce Amélie et M. Ballanche, se rendirent à Bassano, où le bon abbé Canova les attendait avec ses chevaux et une calèche très-légère; car la route de Bassano à Possagno était alors fort mauvaise, en voie de redressement sur un espace considérable, et une voiture de poste chargée ne se fût jamais tirée de certains horribles passages. Il pleuvait à verse, et il fallait un vrai désir de complaire à un ami, et tout l'intérêt qu'une illustre mémoire donnait à cette course, pour l'accomplir à travers les difficultés du temps et des chemins.

Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la Vénétie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa modestie primitive, ressemblait tout à fait à un presbytère; on n'y avait ajouté que ce qui, dans nos arrangements modernes, accroît le bien-être et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter à Mme Récamier la petite église de village que le monument élevé par les ordres de Canova devait bientôt remplacer; elle ne comptait guère d'autre ornement à sa nudité qu'un tableau de l'éminent sculpteur, placé au-dessus du maître-autel.

Après le dîner, l'abbé reconduisit à Bassano, avec les mêmes difficultés de chemin et sous les mêmes déluges de pluie, les voyageurs français, qu'il ne devait revoir que bien des années plus tard, à Paris. L'abbé Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'année 1840; il avait alors terminé l'église où le corps de son glorieux frère est déposé, et il avait reçu du souverain pontife le titre d'évêque de Myndus.

Le voyage de Padoue à Trieste, en passant par Trévise, Conegliano et Udine, s'accomplit à travers une contrée admirable. La nature semble avoir particulièrement favorisé ces belles provinces: fertilité du sol, riche culture, paysages pittoresques, tout conspire à faire de ce trajet un enchantement.

Le 8 mai, assez tard dans la soirée, on atteignit Trieste, et Mme Récamier voulut se faire conduire immédiatement, et nonobstant l'heure avancée, chez la majesté déchue à laquelle son amitié apportait un hommage affectueux. Guidée par un domestique de l'auberge où elle était descendue et avec le bras du fidèle Ballanche, elle arriva chez Mme Murat. Il était bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on introduisit auprès d'elle l'amie qu'elle avait tant désiré et si peu espéré de revoir.

La conversation se prolongea longtemps; il fallut à Mme Murat un effort de raison pour qu'elle consentît à se séparer de Mme Récamier, qui avait grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oublié dans un corridor et plongé dans quelque noble et philanthropique méditation, se promenait en long et en large, sans même voir les valets qui ronflaient à ses côtés. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus odoriférantes.

Voici son billet:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

«Trieste, ce lundi matin, 9 mai 1825.

«Je vous envoie, ma chère et bonne Juliette, des fleurs à votre réveil. Je désirerais pouvoir jouir du même plaisir tous les matins; vous allez partir, et le bonheur que j'éprouve sera passager, mais il me laissera de doux souvenirs.