M. de Chateaubriand revint en effet de Reims plusieurs jours avant le roi, et par conséquent avant le duc Mathieu de Montmorency. Celui-ci avait suivi la cour à Compiègne, où le roi s'était arrêté pour chasser. À la vive impatience de retrouver, après plus d'une année d'absence, une amie qui tenait le premier rang dans son coeur, se joignait un grand désir de savoir comment se serait passée la première entrevue avec M. de Chateaubriand. Aussi adressait-il de Compiègne ce billet à Mme Récamier:
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Ce 2 juin 1825.
«Je reçois ce matin, aimable amie, une lettre d'Adrien pour vous, que je ne veux pas retarder, même de quelques jours, mais vous envoyer immédiatement, en profitant de l'occasion pour vous renouveler mes tendres et fidèles souvenirs. Cela vous rendra honteuse, si vous ne m'écrivez pas un mot d'ici à lundi. Moi, je compte un jour de moins avant le bonheur de vous revoir. Je vous écris ceci de la petite maison de ce pauvre Berthault[42], où vous avez habité quelquefois, et qui est devenue notre maison de plaisance. J'y suis venu lire et écrire pendant que le roi est à la chasse. Adieu, adieu; des nouvelles d'Amélie. Je désire bien vivement que notre été lui fasse du bien.
«Vous me manderez, quand vous aurez vu pour la première fois le mélancolique René, comment cela se sera passé.»
Un mot de Mme Récamier apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et pure comme la vertu.
M. Ballanche, dans le dévouement qui l'associait à toutes les impressions de Mme Récamier, ne devinait-il pas et n'annonçait-il pas ce résultat, lorsqu'il lui écrivait de Pise, le 12 mars précédent, pendant une absence de huit jours?
12 mars 1825.
«Je me doutais bien que vos ressentiments ne tiendraient pas; il y a des choses trop antipathiques à nos natures, et la vôtre est certainement la mansuétude. La tristesse dont il[43] est obsédé ne m'étonne point: la chose à laquelle il avait consacré sa vie publique est accomplie. Il se survit, et rien n'est plus triste que de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le sentiment moral.
«Ainsi donc votre douce compassion sera encore son meilleur asile. J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée ne sont que de la poussière, si elles ne reçoivent la fécondité du sentiment moral.»