La joie de se retrouver au milieu de sa famille et de ses amis fut profondément sentie par Mme Récamier. La Providence lui accordait un de ces moments de félicité presque sans mélange, qui ne sont jamais que de bien passagère durée. Le temps semblait avoir respecté, pendant son absence, les trois vieillards dont elle protégeait l'existence et le repos. Satisfaite de ses rapports avec tous ses amis, Mme Récamier était à la veille d'assurer par un mariage selon son coeur, et sans se séparer d'elle, le bonheur et l'avenir de sa fille d'adoption. Une seule chose retardait la conclusion du mariage arrêté entre sa nièce et M. Lenormant: c'était que celui-ci eût une carrière certaine, et l'attente ne devait pas beaucoup se prolonger.
M. de Montmorency, au bout de quelques semaines, fut obligé de quitter Paris. Il allait faire sa tournée annuelle dans les diverses terres où l'appelaient des réunions de famille auxquelles il ne manquait jamais et où il portait, dans ses rapports de père, d'époux et de fils, le charme un peu austère qui ne l'abandonnait point.
Pendant cette absence, il écrivait à la recluse de l'Abbaye-au-Bois.
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Esclymont, ce 3 juillet 1825.
«Voici déjà huit jours, aimable amie, que j'ai quitté Paris et la douce habitude de ne pas finir ma journée sans visiter le modeste asile de l'Abbaye-au-Bois. Il me semble que nous avions aussi fixé ce terme de huit jours comme le minimum de notre correspondance. Songez-vous à remplir cet engagement auquel j'attache tant de prix? ou attendez-vous que je remplisse un devoir doux et facile en vous écrivant le premier? Cependant que vous dirai-je, que vous ne sachiez d'avance, de mes regrets, d'un invariable sentiment auquel ne peuvent porter atteinte, ni les campagnes de quelques semaines, ni les terribles voyages de deux années? Vous intéresserai-je davantage en vous parlant de la vie paisible d'un vieux château où je réunis plusieurs objets de mes affections, où je lis et me promène plus qu'à Paris? mais je n'en pense pas moins à vous, et je regrette mes fins de soirées.
«Mais vous, aimable amie, que de choses n'avez-vous pas à me mander de cette capitale, siége de tant d'intérêts politiques, financiers, littéraires? En attendant que vous m'envoyiez le courrier que vous m'annoncez, préludez par quelques nouvelles de votre mélancolique ami, dont il me semble que les affaires n'avancent pas beaucoup, peut-être d'après ses dernières escapades qui auront déjoué les démarches d'une autre amie[44].
«Vous êtes plus paisible et plus incertaine, malgré les rapprochements piquants et les conversations curieuses que vous favorisez dans votre jolie chambre. Il est un autre négociation à laquelle je tiens plus vivement et que je serais heureux d'avoir pu seulement ouvrir. Ma belle-mère m'en demandait ce matin même des nouvelles avec beaucoup d'intérêt; elle serait d'avis que vous tentiez la grande audience dont vous me parliez une fois. Vous réfléchirez s'il faut se presser ou bien attendre notre retour; parlez toujours de moi à M. Lenormant et, si vous me permettez le rapprochement, à Amélie, dont j'espère que la santé vous donne quelque satisfaction.»
LE MÊME.
«Bonnétable, ce 30 juillet 1825.