«Je voulais dès le dernier courrier, aimable amie, vous remercier de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir: vos regrets me vont au coeur, et je suis bien fâché de ne pouvoir y répondre par l'indication d'un retour prochain et fixe; mais vous sentez qu'il m'est impossible de ne pas accorder quelques instants à deux terres qui sont à une quarantaine de lieues, et que par là même je visite peu et rarement. Cette chaleur même, dont j'ai peur que vous ne soyez bien fatiguée et incommodée dans une ville comme Paris, ne serait pas un motif pour abréger mon voyage; car on voudrait attendre qu'elle fût un peu diminuée avant de quitter ce vieux château, qui nous offre au moins quelque défense par ses murs épais, et en fermant bien ses fenêtres assez rares.

«Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison considérable en me rendant à l'autre séjour, qui est au moins connu de vous, qui a été habité par vous. C'est un grand avantage qu'il a sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a dit, dans ses Dix années d'exil, de notre maison de La Forest.

«Notre amitié a eu à célébrer un triste anniversaire[45] depuis que je vous ai quittée. Comme elle parle bien aussi de vous! Votre pensée vient sans cesse s'unir à mes éternels regrets; et c'est tellement vrai, que je m'aperçois dans l'instant même de l'erreur[46] que je viens de commettre en plaçant votre présence, comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous étiez restée à Fossé, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de nos habitations que la Vallée-aux-Loups, à laquelle vous seriez peut-être capable de joindre quelquefois une autre pensée que la mienne.

«Savez-vous qu'une des choses qui me déplaît de l'absence, c'est cette perpétuelle assiduité de l'ancien propriétaire; et s'il va avoir une veine d'indépendance généreuse, s'il va écrire quelques belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour une cause intéressante, vous en serez peut-être prodigieusement, touchée! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de quelques lignes qui ont suivi une certaine négociation. Ce que je trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais deviné, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime, mais je n'en ai jamais reçu une autre impression.

«Quant à votre intéressant jeune homme, je traite ce sujet très-gravement. Je ne veux pas que vous désespériez, que vous voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nièce. Mon Dieu! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui vous font de la peine et que vous renvoyez à nos premières conversations!

«Adieu, aimable amie, ne me négligez pas trop, et envoyez toujours vos lettres à l'hôtel de Luynes.

«Mille tendres hommages.»

Dans une lettre postérieure de quelques jours, et datée de Vendôme, M. de Montmorency ajoute:

«J'ai reçu et lu la brochure[47] qui avait beaucoup de droits à mon intérêt; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le même, quoiqu'il me semble un peu gêné par ce genre mitoyen entre une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni l'autre. Je n'en ai pas moins trouvé pitoyables les critiques du Journal de Paris en particulier. Je n'avais pas besoin de cette lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que m'ont faite les dernières nouvelles de la prise de Tripolitza; ne sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs?»

L'opposition violente, mais si remarquable dans son énergique expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une année au ministère Villèle, ne s'était pas ralentie. Le talent prodigieux déployé dans cette lutte, en lui donnant un éclat inouï, rendait tout accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de négocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Récamier, tout en regrettant que le ton pris au début de la polémique eût été si peu mesuré, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni même honorable.