M. de Latouche, éditeur d'André Chénier, poëte lui-même, auteur de romans et de comédies, libéral ardent et, tout homme d'esprit qu'il était, imbu de vulgaires et regrettables préjugés contre des choses et des personnes respectables, avait pourtant de sérieuses et nobles qualités. Capable d'une méchanceté, il était capable aussi d'une bonne et généreuse action; il professait une très-vive admiration pour M. de Chateaubriand, et pour Mme Récamier un attachement plein de respect. M. Ballanche, malgré le contraste de sa douce et rêveuse nature avec cet esprit toujours armé en guerre, avait de l'amitié pour M. de Latouche et le voyait souvent.

En venant chez Mme Récamier pendant son dernier séjour à la Vallée, M. de Latouche avait un jour apporté le volume de poésies de Mme Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charmé: le sentiment poétique si vif et si naturel, la passion vraie, l'originalité qui caractérisait ce talent nouveau, firent désirer des détails et quelques renseignements sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant à ce désir, avait parlé avec effusion de Mme Desbordes, et fait un tableau frappant de la destinée précaire de cette muse, errant de ville en ville à la suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels était son mari. Il avait vanté la noblesse et la fière indépendance de son caractère, en un mot, il avait fortement intéressé Mme Récamier et ses amis au sort de cette femme dont le talent les avait émus. Le nom de Mme Desbordes devait se trouver un des premiers prononcés dans le petit conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut résolu qu'il serait désigné au choix de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut le négociateur indiqué pour la proposition à laquelle on voulait mettre toute la délicatesse possible. Il fut donc mandé chez Mme Récamier. La généreuse pensée de M. de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point acceptée.

En publiant ces souvenirs, nous nous sommes imposé la loi de ne faire usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait exception à cette règle que pour les souverains ou les personnes ayant porté la couronne.

Nous avons été bien tenté de l'enfreindre en mettant la couronne de poëte au même rang que les royautés politiques, et le public aurait beaucoup gagné à la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore à Mme Récamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donnée et se contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres, le dépôt de nos pièces diplomatiques, des lettres que M. de Latouche écrivit à cette époque, et qui eurent cette négociation pour objet.

M. H. DE LATOUCHE À Mme RÉCAMIER.

«Vendredi… 1825.

«Madame,

«Non, sûrement, on ne doit pas regretter une course d'Aulnay à Paris pour prendre part à une bonne action; mais n'irait-on pas au bout du monde pour vous la voir accomplir avec tant de grâce et de simplicité? Je suis bien profondément touché de votre bonté pour Mme Desbordes: je vais lui écrire pour lui conseiller très-fort de ne point refuser une faveur où votre intervention met tant de bon goût; et, si elle vient du roi, notre poëte, qui est maintenant exilée à Bordeaux, s'empressera, j'ose en répondre, de témoigner toute sa reconnaissance.

«Mais, Madame, n'insistez pas pour que j'aille vous voir, j'ai peur de vous. Au lieu de moi, recevez, demain vers deux heures, M. Desbordes l'oncle, un vieillard qui a pour sa nièce une affection paternelle, un peintre assez habile, un ami du docteur Alibert, un royaliste en cheveux blancs; il expliquera mieux que personne tout ce que vous voudrez savoir touchant votre protégée, et sa gratitude, à lui, s'adressera plutôt au bienfait qu'à la bienfaitrice.

«Moi, je ne puis échapper, du reste, à l'occasion de vous voir: M. Delécluze doit me montrer, ce soir ou demain, un dessin de votre retraite; si votre portrait s'y trouve, vous ne m'empêcherez pas de lui dire tout ce que votre modestie refuserait d'entendre.