«Ah! mon Dieu, mon Dieu! chère amie, quel événement! Combien je vous plains! je pense à vous avec déchirement. Tout le passé s'est représenté à moi, j'ai cru voir la douleur de ma pauvre mère[48], et je pense à la vôtre, chère amie, qui doit être affreuse.

«Mais quelle belle mort! Ainsi lui-même l'aurait choisie, le lieu, le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il célébrait le sacrifice, est là! Il est à présent avec lui! Chère amie, faites-moi donner de vos nouvelles, dites-moi quand je pourrai vous voir: j'ai besoin de pleurer avec vous, pour vous. Je vous serre contre mon coeur, en vous recommandant à ce Dieu qui a rappelé à lui notre pauvre ami.»

Quelques jours plus tard lui parvenait cette lettre du parent qui, comme Mme Récamier elle-même, se voyait ravir, par cette mort, son meilleur ami et son guide.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Palo, à 24 milles de Rome, ce 9 avril 1826.

«Je reçois dans la solitude, où ma douleur s'est réfugiée, votre lettre si pénétrante de la même douleur. Je vous remercie, chère amie, de m'avoir adressé vos peines, de m'avoir envoyé vos larmes, et si votre coeur est navré, est déchiré, a besoin de rencontrer des malheureux comme vous, pour la même cause que vous, vous avez raison de penser à moi.

«Vous connaissiez toutes les vertus de sa vie, comme vous connaissez toutes les faiblesses de la mienne, et vous aviez la confiance, le secret de cette amitié que j'ai portée dans mon coeur, depuis ses premiers battements jusqu'au dernier jour de la vie de notre ami.

«Y eut-il jamais un sentiment plus fraternel, plus sympathique, plus inaltérable? Je le dis à vous, chère amie, je l'avoue sans fausse modestie: je n'ai eu quelque mérite, quelque honneur dans ma vie que dans les actions qui m'ont été communes avec mon angélique ami.

«Je relis encore votre lettre pleine de charme et de douleur, vous sentez toute l'étendue de votre perte. Vous et moi, nous en sentirons tous les jours une nouvelle, une plus vive, une plus désolante amertume.

«Je le pense bien sincèrement: depuis cinq à six jours que j'ai reçu cette fatale nouvelle, mon coeur se déchire, ouvre ses anciennes plaies; c'est un état bien digne de pitié. Eh bien! je suis convaincu que la réflexion, l'habitude de la douleur, mais la nécessité de la couvrir de l'indifférence du temps et de la distraction, nous rendent encore plus malheureux.