«Lui seul est heureux: il l'est, sans doute; il voit du ciel nos pleurs, nos désolations, nos hommages; il sera notre protecteur là-haut, comme il était notre ami, notre appui sur la terre.
«Nous nous reverrons probablement cet été pour quelques mois. C'est le plus grand effort, le plus grand sacrifice que je puisse faire à ce qui me reste de famille, que de retourner à Paris. Je me sens à cet égard la plus invincible répugnance. Paris ne se présente à mes yeux que comme le tombeau de toutes mes espérances, de mes consolations, et de toutes nos générations.
«Je vous offre mes plus tendres, mes plus sympathiques amitiés, et
je vous prie de continuer à m'écrire.»
Une année après ce deuil qui ne devait point cesser, le duc Laval écrivait encore à Mme Récamier.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Rome, 8 avril 1827.
«Je vous remercie bien amicalement de votre lettre du 16 mars: je ne vous adresserai point de reproches sur un silence que vous avez longtemps gardé. Nous sommes convenus que ce silence qui toujours blesse l'amitié, et souvent la tue, ne faisait aucun mal à la vôtre, par une exception qui n'appartient qu'à vous.
«Ainsi, je veux croire, et je le sens encore bien mieux que je ne le crois, que tant d'années de confiance, d'intimité et d'amitié entre nous ne seront jamais perdues. Les malheurs, les pertes qui nous ont accablés et, surtout la dernière que nous avons si tendrement, si cruellement partagée, nous garantissait une inaltérable amitié; elle s'est fortifiée, elle s'entretient par des regrets, par des souvenirs communs.
«Nous entrons dans une époque grave, dans une semaine sainte, qui nous ramène plus particulièrement aux souvenirs de cet angélique ami dont il aurait fallu, dont il faudrait encore imiter les exemples, pour mériter le prix céleste qu'il a obtenu. Ce que vous me mandez de cette pauvre veuve[49] qui s'est réfugiée à la campagne, qui fait du bien, dit-elle, sans attrait pour la charité, est quelque chose qui attriste, qui serre le coeur. Cette magnificence dans ses aumônes, qui s'allie avec tant de sécheresse, me confond et offre la composition du caractère le plus bizarre et le plus à plaindre. Cette douleur impitoyable, qui se rapporte à un unique objet, sans compassion pour les autres, sans besoin de communication, enfin tout ce que vous me faites entendre, à cet égard, me pénètre de mélancolie. À côté de cette douleur, est une autre douleur d'une tout autre nature, celle de la mère[50], de ma pauvre tante, toujours attrayante, toujours aimable et qui plaît avec toute l'insouciance du désespoir. Pauvre, malheureuse, presque anéantie famille que la mienne! Voilà pourquoi les pays éloignés, la terre étrangère me conviennent.»
Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laissé dans le coeur et dans l'existence de Mme Récamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en effet remplacer cette affection à la fois si pure et si tendre, et ce sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut éternel de celle qu'il aimait?