Dans le besoin de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait, Mme Récamier se trouva naturellement amenée à rechercher plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors la société de la duchesse Mathieu de Montmorency: celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations qui lui étaient ainsi prodiguées qu'elle se prit pour elle d'une véritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre à l'Abbaye-au-Bois, où pendant un an ou deux elle venait fréquemment s'enfermer, pour prier et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa douleur avait d'âpre et de concentré.

La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons déjà dit, avait été livrée à une passion vive, et après la naissance de sa fille Élisa, depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'était éloigné de sa femme. La catastrophe qui fit monter son frère sur l'échafaud fut pour lui l'occasion d'un terrible réveil et d'une éclatante conversion; mais il vécut encore bien des années sans liens intimes avec la personne qui portait son nom et que sa piété et ses vertus rendaient digne de tout son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de Laval, seul héritier du grand nom dont ils étaient tous si fiers, et l'espérance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cotte noble maison prête à s'éteindre, rapprochèrent, en 1819, Mathieu de Montmorency de sa femme. L'héritier vivement désiré ne lui fut pas accordé, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vécu dans l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait à son mari; elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de consolations qu'en redoublant de pratiques de piété, et fixée enfin irrévocablement dans sa terre de Bonnétable, elle se livra avec ardeur à la charité et aux bonnes oeuvres. C'est là qu'elle a terminé, l'année dernière, dans un âge très-avancé, sa longue et édifiante carrière; Mme Récamier alla la visiter deux fois à Bonnétable, et Mme de Montmorency lui écrivait fréquemment.

Après la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue même des lettres qu'elle en avait reçues, ne faisaient qu'irriter son chagrin, elle les avait données à Mme Récamier.

Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance de Mme de Montmorency; elles serviront à faire apprécier la sorte de rapport qui s'était établi entre elle et la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Bonnétable, ce 5 septembre 1827.

«C'est moi, Madame, qui serais bien ingrate si j'avais pu me servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence. Vous ne me devez rien assurément; mais, à cette époque cruelle, vous m'aviez si bien comprise que j'éprouverais un chagrin de plus, en voyant s'éloigner ce complaisant intérêt qui s'allie si parfaitement à ma douleur extrême, et qui me permet, de lui parler à coeur ouvert et de l'entretenir de ma peine.

«J'allais dire ma peine éternelle: mais non, car Dieu me permet d'espérer qu'elle ne durera pas au delà de ma triste existence. Comment celui qui, je l'espère, est heureux, ne prierait-il pas efficacement pour celle qu'il laisse si à plaindre, et dont l'unique étude est de travailler à mériter de le rejoindre le plus promptement possible? Tous mes établissements, mes travaux, mes occupations même, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux de ce monde ingrat et si peu accoutumé aux sentiments légitimes et vrais, tendent à ce seul but.

«La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'année le bâtiment sera terminé et, le carême prochain, j'y établirai les malades; je veux qu'ils y entrent le vendredi saint et que l'hospice soit consacré à la Croix. Je travaille pour l'éternité; c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?

«Je ne compte venir à Paris que pour pleurer avec Adrien[51]. Aussitôt que je le saurai arrivé, j'irai y passer trois ou quatre jours seulement. Je chercherai toujours à vous voir, n'en doutez pas, excepté dans le logement où vous êtes: je ne crois pas avoir jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si souvent; il allait si vite chez vous!