— Écoutez, mère Saint-Boniface, Gagneur doit tricher. Elle joue toujours les rôles de souveraine et les autres ont le balai.
Quelques enfants — très peu — d’un esprit simple, docile, point raisonneur, acceptent ces méthodes de sanctification et même s’en édifient ; une poignée de petites frondeuses s’en égayent ; la majorité n’en a cure.
Heureusement que la mère Assomption est là. Son bon sens très net et très pratique lui fait saisir le côté dangereux qu’offrent ces procédés. Elle pense qu’à vouloir forcer la note, on risque de dégoûter ses filles de la religion ; et, pis que cela, de la leur faire tourner en ridicule.
Il est probable que ses avis prévalurent en haut lieu ; car, si les oraisons jaculatoires ne furent pas interdites, du moins, on cessa de les encourager ; et, à la rentrée de Pâques, les Moyens de transport pour le ciel, les Offices à la cour du roi Jésus et autres plans de conduite en images disparurent de la circulation.
Les cas de mysticisme sont assez rares ; on les soigne avec énergie et promptitude, et l’on en vient facilement à bout. Il serait injuste d’en rendre le régime du couvent seul responsable. Le passage de l’enfance à l’adolescence est presque toujours marqué par une petite crise d’exaltation. La jeune âme qui, brusquement, s’épanouit, se dilate est — comme le corps qui grandit trop vite — inhabile à trouver son aplomb ; et ses aspirations nouvelles sont parfois exagérées, voire même téméraires. Il n’y a pas trop lieu de s’en effrayer, du moment où elles sont nobles et pures. Avec une fermeté patiente on a bientôt fait de ramener le jeune esprit dans les limites de la raison. Et telles dont le mysticisme passager aurait pu sembler inquiétant, deviennent, grâce à un traitement bien compris, des femmes pleines de pondération et de calme.
De toutes les compagnes de Marie-Rose, deux seulement se montrèrent rebelles. Encore, par rebelles, faut-il entendre que, malgré leur évidente bonne volonté, les dispositions que l’on combattait en elles ne se modifièrent que très peu, et même point du tout.
Marguerite se soumet à des pénitences et à des mortifications de toute nature. Elle se pique jusqu’au sang, mange ce qui lui répugne et se prive de ce qui lui plaît. Elle enlaidit, autant que la chose est possible, l’uniforme et la coiffure du couvent. Elle s’impose des besognes pénibles et humiliantes qui ne lui sont pas commandées. Elle reste des journées entières sans parler, ne prononçant que les mots strictement nécessaires. Tout cela, du reste, est si plein de réserve que ses compagnes en ont à peine soupçon, sauf les très rares, dont l’esprit d’observation s’exerce, même à leur insu, sur tout ce qui les entoure.
Mais les religieuses sont clairvoyantes ; le manège de Marguerite ne leur échappa point et elles mirent tout en œuvre pour tempérer un zèle qu’elles jugeaient excessif. Ce fut inutile ; les conseils, les avertissements, ni même les injonctions ne produisirent qu’un très faible résultat.