Pour l’extinction des cierges, la petite sœur Sainte-Hélène s’avance d’un pas résolu et top ! donne un coup si sec que la mèche en est écrasée. C’est comme cela que la mère Saint-Boniface devait procéder quand elle était novice. La bonne petite sœur Sainte-Agnès marche tout doucement, prend l’éteignoir tout doucement et le pose tout doucement sur le cierge, si doucement qu’il est encore rouge et fumant après qu’elle a regagné sa place. « Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé et n’éteindra pas la mèche qui fume encore », pense Marie-Rose qui se sent pleine de sympathie pour cette jeune mansuétude. Sœur Sainte-Cécile, se sentant le point de mire de tout le Pensionnat, tremble très fort et exécute une série de fausses manœuvres qui l’obligent à baiser la terre. Seule, la petite sœur Sainte-Marthe opère avec une aisance grave et paisible qui remplit Marie-Rose de respect en lui faisant présager une future mère Assomption.
Voici encore des choses qui tirent la petite Gourregeolles de son pieux recueillement.
Les lamentations de Jérémie sont récitées par les mères Saint-François-Xavier, Saint-Boniface et Saint-Jacques, et chacune, suivant le caractère de la récitante, qui est très différent. Le Convertere final est larmoyant avec la première ; il sous-entend : « Oh ! oui, convertissez-vous ; sans cela, qu’est-ce qui nous arriverait, grand Dieu ! qu’est-ce qui nous arriverait ?… » A quoi la mère Saint-Boniface semble répondre, sur le ton menaçant qui lui est habituel : « Ah ! oui, convertissez-vous ; sans cela, gare le feu du ciel, la peste, la lèpre et autres fléaux que le Dieu de vengeance tient toujours en réserve pour châtier le crime. » Et la mère Saint-Jacques de riposter avec sa bonne brusquerie : « Mais oui, convertissez-vous, qu’on ait enfin la paix. »
Les trois leçons finales, tirées de saint Paul, appartiennent aux grandes dignitaires, qui sont la mère Préfète, la mère Assistante, la mère Supérieure.
En entendant la mère Sainte-Scolastique, on pense à la guimauve que les marchands de la foire étirent en bâtons. La voix file, traîne sans la moindre solution de continuité, les arrêts imposés se trouvant remplis par une sorte de chevrotement en sourdine qui relie entre elles toutes les phrases de l’épître. Par surcroît, la leçon s’accorde au mieux avec sa manière dolente : « Ego enim accepi… »
Tout au contraire, le ton de la mère Supérieure est sec, heurté, cahotant, la voix paraît sortir d’un moulin à café : « Itaque, quicumque manducaverit… »
La mère Assomption dit, d’une voix claire, avec une articulation très nette et un accent irréprochable : « Hoc autem præcipio… » Marie-Rose ne peut se défendre de penser que cette admonestation va si bien à son caractère droit, juste, courageux, qu’elle ne semble pas emprunter le verbe d’un autre. Elle parle ordinairement à ses filles comme saint Paul autrefois parlait aux Corinthiens. Et l’enfant songe avec un orgueil ému que, là encore, comme partout, comme toujours, sa maîtresse bien-aimée triomphe, qu’elle est supérieure à toutes.
Les offices de la quinzaine de Pâques ne sont pas contenus en entier dans les diurnaux, cependant bien complets dont se servent les pensionnaires. Il faut un livre spécial pour tant de cérémonies. Alors, en cette circonstance, on sort de la bibliothèque de la Communauté de très vieux livres d’heures imprimés en noir et rouge sur parchemin avec de belles enluminures à chaque page. La plupart sont magnifiquement reliés, de maroquin orné de dorures au fer, ou de basane filetée d’or. Quelques-uns sont si précieux qu’on les renferme dans des « boëtes à livres » de la même époque et presque aussi belles.
Parmi ces antiques bouquins, il y en a qui sont très rares et ont une valeur considérable, plus certes que les religieuses n’ont l’air de se l’imaginer. Autrement, elles ne se permettraient point certains amendements que les amateurs éclairés qualifieraient volontiers de profanation.