Les Heures sont habituellement dédiées à des monarques, des altesses, à tout le moins de grands personnages dont le portrait, en gravure sur bois, se trouve au commencement. Si le titulaire est un homme, il n’y a rien à redire ; le costume d’un militaire ou d’un seigneur n’étant pas fait pour scandaliser une religieuse ni une pensionnaire. Il en va tout autrement quand il s’agit d’une femme. Nos aïeules n’avaient pas les mêmes idées que nous sur la modestie ; et le décolletage ne les effrayait pas. Comment faire pour ménager à la fois la pudeur et les belles éditions ? Les autorités délibérantes s’en sont tirées en couvrant « ce qu’on n’a pas besoin de voir » de fines hachures au crayon ou même d’un bout de dentelle figurant une guimpe.
Il y a bien longtemps de cela, — les traits de crayon sont maintenant fondus, la dentelle est jaunie, — et les grand’mamans ont dû se faire autrefois les mêmes réflexions que se font aujourd’hui leurs petites-filles. La curiosité de quelques-unes est excitée, d’autres n’y voient que du feu, un petit nombre s’égayent, sans arrière-pensée du reste, de la précaution des religieuses. Comme si on ne savait pas bien ce qu’il y a là-dessous !… Et quel mal y a-t-il, je vous le demande ?…
L’eau bénite. — Le Samedi saint, on est de nouveau à la joie. Les autels, il est vrai, sont encore dépouillés et le Christ n’a point quitté le tombeau ; mais tout, dans les cérémonies, annonce que la résurrection est proche. Bénédiction du feu, bénédiction de l’eau, retour des cloches qui, bientôt, vont sonner en carillon : tout cela met de la gaieté dans l’air et dans les cœurs.
Au Jardin aux Chats, où l’on est réuni pour se mettre en rangs, on entoure, avec sympathie, un jeune bataillon en costume de gala. Le Samedi saint comporte le second uniforme, excepté pour les toutes petites, celles qui ont moins de sept ans et dont « les péchés ne comptent pas ». Ces innocentes ont le grand uniforme, c’est-à-dire, le plus beau chapeau, la plus belle robe avec la ceinture de soie.
Le motif de cette distinction : elles doivent recevoir la première eau bénite ; et, pour cela, seront rangées tout près de la grille du sanctuaire. Il faut faire honneur au bon Dieu et avoir bonne tenue aux yeux de l’assistance, toujours très nombreuse, de la chapelle du monde.
Les grandes s’affairent autour de leurs filles, passent les ongles en revue, rectifient un nœud, redressent une coque de chapeau, s’assurent que les bas sont bien tirés et les souliers correctement lacés ; elles consolident la « queue de rat » ou le « petit balai » qui forment la coiffure de ces jeunes personnes ; car, à leur âge, on ignore l’élégance du « berceau ». Les autres donnent leur avis, aident au rangement par ordre de taille, font faire une répétition de démarrage, de défilé, de révérences.
C’est une tradition charmante du Pensionnat que cette sollicitude collective des anciennes pour leurs petites compagnes ; la meilleure, certes ! des écoles de maternité.
On s’occupe tout particulièrement de deux petites jumelles, Charlotte et Georgette Primois, qui sont délicieuses. Chacun éprouve à leur égard une fierté attendrie ; et M. l’abbé lui-même ne pourra s’empêcher de sourire quand il leur jettera l’eau bénite.
La réconciliation générale du Vendredi saint a laissé sur toutes les figures une expression de mansuétude et de paix. Si bien que la mère Préfète dit à celles des religieuses qui assistent à ces préparatifs de cérémonie :