— Mère Saint-Félix, dit une Bleue, vous n’avez pas jeté d’eau bénite sur mon jardin, pas une goutte, je vous ai regardée.

— Mère Saint-Félix, pourquoi aspergez-vous les épinards et les potirons à tour de bras ? Comme s’il n’en poussait pas toujours assez de ces horreurs-là !


L’Ascension. — Ce jour-là, suivant un très vieil usage, on bénit la mer. En ville, les processions font le tour des quais, vont jusqu’au bout de l’estacade et contournent les phares. On prie pour ceux qui sont « péris en mer » et l’on demande la protection de Notre-Dame pour ceux qui naviguent.

Au couvent, il faut se contenter de Nazareth, le point culminant, le seul où, du ras de terre, on aperçoive le grand large. Dans l’Ave maris stella qu’il entonne, M. l’abbé met toute son âme. Beaucoup de ses enfants : pensionnaires ou orphelines appartiennent à des familles de marins : officiers, matelots, pêcheurs et il les confond toutes dans une même sollicitude attendrie.

Si ce jour-là, « le coup de vent de l’Ascension », bien connu de la côte, sévit au large, beaucoup d’yeux se mouillent. Mais si, par bonheur, la brise veut bien faire trêve, si les rubans des bannières claquent doucement, si les pétales roses ou blancs des arbres qui se défleurissent flottent mollement dans l’air avant de retomber sur le sol, toutes les figures sont sereines. Il semble aux fillettes que la Sainte Vierge protège le père, le frère qui sont « dehors ». Et celles qui portent le deuil, les « orphelines de la mer », sont fermement convaincues que la vieille croyance de leur pays est vraie, savoir que Notre-Dame n’a jamais souffert qu’un marin restât à la porte du paradis.


La Fête-Dieu. — Le couvent est fleuri jusque dans ses plus petits recoins. Aux Terrasses, les boules-de-neige, les ébéniers, les lilas mêlent leurs grappes blanches, violettes, jaunes, carminées. Le grand berceau est enveloppé d’une verdure épaisse où se distinguent à peine l’étoile pâle des jasmins et le tube léger des chèvrefeuilles. Les talus herbeux s’égayent de marguerites et de primerolles. Le long des sentes, les roses s’épanouissent par milliers. Ici, des palissades de glaïeuls, là, des massifs de pivoines et de rhododendrons ; puis les larges feuilles étalées des ricins, des acanthes, des rhubarbes, et le panache important de gynériums. Aux plates-bandes de la Communauté fleurissent les passe-roses, les ravenelles panachées, les coquelourdes blanches. Les façades disparaissent sous les glycines, et les vieilles portes sous la retombée vigoureuse des clématites et des vignes vierges. Aux murs s’accrochent les volubilis aux coupes délicates, les pois de senteur en velours et les capucines dans une gamme de tons qui va du citron pâle au rouge sang. A Nazareth, dominent les fleurs immaculées : la hampe solide des yuccas blancs, le cornet des arums, le rameau discret de la reine-des-prés, la collerette des anthémis, et surtout les fleurs de France, les grands lis frais et purs. Au Jardin aux Chats, du fond de leurs petites corbeilles ourlées de silènes, les héliotropes et le réséda font ce qu’ils peuvent pour n’être pas trop au-dessous de leurs sœurs glorieuses.

Par les serres entr’ouvertes, on aperçoit, en pleine floraison, les primevères de Chine et les azalées blanches qui sont la gloire du couvent. Dans les allées étroites du Gros Poirier, l’arome épais des cassis se mêle à l’odeur franche des labiées : menthes, mélisses, thym, hysope, lavande, sauge, marjolaine qui tapissent tout un parterre.

Les tilleuls secouent leurs bractées et les coudriers leurs chatons. A l’esplanade des Capucins, les frondaisons encore menues des châtaigniers et des noyers dessinent sur le sol uni, des dentelles lumineuses et tremblotantes.