— Gardez-vous bien, disent les autres, d’éveiller l’attention des enfants sur un danger très souvent imaginaire et dont la connaissance est plus à craindre que le danger lui-même.

Les deux écoles ont du bon, et le système employé au couvent leur donne également raison. On reconnaît que les liaisons trop marquées entre pensionnaires sont rarement inoffensives. D’abord, parce que, selon le vieil adage « qui se rassemble s’assemble », elles sont, en général, l’association de deux mauvaises dispositions d’esprit, deux défauts pareils, et que ces tares mises en commun ne s’additionnent pas, mais se multiplient. Ensuite, parce que ces intimités, si innocentes qu’elles paraissent et même qu’elles soient réellement à leur début peuvent bien changer de nature sans que les intéressées en aient conscience.

Mais on agit avec une extrême prudence. On ne part pas en guerre contre cette chose vague « les amitiés particulières », on combat un duo de médisance, de coquetterie, de légèreté, de jalousie, et — le cas est plus rare — de dépravation d’idées, de sentiments ou de goûts. On applique un remède différent pour chaque espèce. Enfin on opère au grand jour, ouvertement, simplement, à moins, bien entendu, de circonstances spéciales. Le fait ne se produisit qu’une seule fois pendant toute la période d’études de Marie-Rose.


Voici les intimités contre lesquelles il fallut sévir et les moyens que l’on employa pour en venir à bout.

Adrienne Pecqueur et Suzanne Audoux ne peuvent être libérées des classes ou des rangs sans se précipiter l’une vers l’autre comme deux balles de sureau chargées d’électricité contraire. Une main cachant à moitié la bouche, les voilà parties en des colloques mystérieux. Les autres, un peu intriguées, se demandent ce qu’elles peuvent bien avoir à se confier toujours, interminablement…

Hélas ! Adrienne et Suzanne sont des sœurs en infortune. Le mauvais sort et la mauvaise volonté s’acharnent après elles ; et, dès qu’elles sont réunies, c’est pour se condouloir. Adrienne avait une tranche de gigot qui n’était que gras, Suzanne un morceau de pain qui n’était que mie. L’une avait un quatre en piano, alors qu’elle méritait un neuf, pour ne pas dire plus. L’autre est septième en histoire, après une telle et une telle qui sont notablement moins fortes qu’elle. Celle-ci, à la classe de dessin, est placée dans un coin d’où l’on voit à peine le modèle. Celle-là a une courtepointe reprisée, la seule du dortoir, et peut-être du Pensionnat, etc., etc. Les compagnes, naturellement, ont les bons morceaux, les croûtons dorés, les premières places, les coins avantageux, le matériel de choix. Et l’on nomme ces prétendues privilégiées, on fait l’inventaire de leur chance, on épluche leur bonheur ; et, tout doucement, on s’entraîne à l’amertume, au dénigrement, à l’envie.

Après bien des avertissements demeurés sans résultat, la mère Préfète prit une mesure énergique.

— Adrienne et Suzanne, dit-elle, votre mauvais esprit, exaspéré par des lamentations mutuelles et incessantes, devient intolérable. Outre que vous vous rendez malheureuses à plaisir, ce qui ne serait que demi-mal, vous créez autour de vous une atmosphère de méfiance et de désaccord. Vous êtes, sans vous en douter, de petites personnes fort dangereuses. Désormais, vos maîtresses veilleront à ce que vous ne restiez jamais seule à seule, à ce que vous ne puissiez pas échanger une parole en secret. Et ce petit foyer de persécution imaginaire s’éteindra peut-être faute de combustible.

La mère Préfète eut raison. Cette grande amitié disparut quand elle fut privée de son élément principal : les gémissements en commun.