Berthe Héloin et Jeanne Le Sénéchal recherchent, pour leurs conciliabules, les endroits un peu sombres. Elles échangent des papiers pliés et repliés, de petits objets de toute forme qu’elles glissent subrepticement, non dans les poches, toujours sujettes à l’investigation, mais dans le bouffant des tabliers, dans la coiffe des chapeaux de jardin, voire même entre la cheville et le cuir du soulier, partout enfin où l’on s’imagine qu’ils sont hors d’atteinte. Au dortoir Sainte-Agnès, ou des « Paradisiers » dont elles font partie toutes les deux, on voit quelquefois — ce qui est absolument défendu — Berthe sortir du coin de Jeanne, et vice versa.
Ces allures de conspiratrices ne cachent rien de dangereux pour la paix générale : Berthe et Jeanne sont tout simplement deux enragées petites coquettes. Leurs conversations mystérieuses roulent sur les robes à queue, à volants, à paniers, sur les plumes amazone, les aigrettes, les ceintures à longs pans et les talons Louis XV. Le geste qui accompagne leurs discours indique un corsage bien ajusté, une manche qui bouffe, une traîne qui n’en finit plus…, toute la gamme des bijoux, depuis la bague jusqu’au grand sautoir en passant par le bracelet, le collier, la châtelaine, etc. Les objets que l’on dissimule avec tant de soin sont de tout petits miroirs, des ustensiles à friser, à onduler, à crêper les cheveux. Les papiers sont des recettes de beauté ou des coupures de journaux de mode avec des dessins de toilettes remarquables par leur élégance et surtout leur excentricité.
La mère Saint-Boniface leur dit quelquefois :
— Est-il permis de tant se préoccuper d’un corps destiné à la pourriture !
La mère Saint-Jacques est moins tragique. Quand c’est elle qui surveille la récréation, elle sépare sans ménagement les deux amies, au beau milieu de leur conciliabule.
— Maintenant que vous voilà bien attifées, dit-elle, au jeu… promptement. Et pas à la même partie, s’il vous plaît, l’une au ballon, l’autre à la corde.
Finalement, le dortoir étant le principal endroit de tentation, on sépara les deux fillettes. Au lieu des Paradisiers où régnait la bonne mère Sainte-Geneviève qui, de sa vie, ne soupçonna l’iniquité, l’une fut envoyée à Sainte-Anne avec la mère de l’Immaculée Conception, tellement stricte sur le règlement que nulle ne songeait à s’y soustraire ; l’autre, à l’Ange Gardien où la « bandoline au géranium » remplaça le matériel à frisures.
La plus comique des liaisons du temps de Marie-Rose est celle de Blanche Aubry et Angèle Dubesnard. Dès qu’elles peuvent se réunir, on les voit entamer une conversation. Pour mieux dire, elles n’entament pas, elles poursuivent une conversation qui commence au lever, se suspend au coucher avec… la suite à demain. Le plus curieux, c’est qu’elles ne babillent pas, elles causent, ou, du moins, semblent causer ; et sur un ton si grave que personne ne s’aviserait de mettre en doute qu’elles ne traitent un sujet d’importance.