Que l’on prête l’oreille et l’on sera stupéfait de l’incroyable niaiserie, mieux que cela, de la nullité absolue de leurs propos. On peut les écouter parler pendant des heures sans saisir le moindre embryon d’idée. Elles prononcent des mots sonores, bâtissent, tant bien que mal, des phrases solennelles : voilà tout.
Se prennent-elles mutuellement au sérieux ?… ou bien se jouent-elles la comédie l’une à l’autre ?… Elles sont tellement sottes qu’elles n’en savent peut-être rien elles-mêmes. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles se croient très supérieures à leurs compagnes et qu’elles les tiennent en dehors de leurs intéressants colloques.
Mais, au couvent, les murs ont des oreilles et l’on s’aperçut que leurs besoins d’éloquence allant crescendo, elles ajoutaient à leur propre fonds une foule de citations empruntées à des ouvrages, sinon inconvenants, du moins peu en rapport avec leur âge et leur inexpérience. Ces morceaux choisis tirés de livres et de journaux qu’elles trouvaient chez elles aux jours de sortie, elles les débitaient sans en comprendre le sens exact, mais ils n’en constituaient pas moins un bagage intellectuel qui pouvait devenir dangereux.
Le remède, là encore, fut radical. Après quelques citations de ce que la mère Préfète appelait avec une pompe ironique « les pensées de deux Rouges » et qui provoquèrent une hilarité générale, les deux penseuses furent séparées en étude, au réfectoire, dans les rangs. Leurs velléités de communications ne trouvant auprès des profanes que dédain, railleries ou rebuffades, leur éloquence finit par faire relâche faute d’auditoire.
Ces trois cas, qui n’indiquaient que des défauts légers de caractère, étaient relativement bénins. Le dernier fut plus grave ; il entraîna le renvoi d’une élève et la surveillance étroite d’une autre.
Lucienne Sauron et Clémence Rottier avaient respectivement neuf et dix ans. Elles étaient peu intelligentes et très en retard pour leurs études.
On s’apercevait bien qu’il y avait du mystère entre elles et qu’elles excitaient la curiosité de leurs compagnes, mais on avait beau les surveiller, on ne pouvait rien découvrir. Ce fut le hasard — hasard aidé d’une bonne entente de la discipline, qui fit connaître la nature véritablement dangereuse de leur intimité.
Pendant une épidémie bénigne d’oreillons, Lucienne et Clémence furent prises en même temps ; et, un peu plus tard Agnès Hérault, une Blanche pas très sage, mais pleine de bon sens et de décision.
Cette dernière en était à la période la plus pénible du mal, celle où l’on ne peut supporter ni lumière, ni bruit et où la prostration est telle que l’idée ne vient même pas de faire un mouvement, alors que les deux petites se levaient déjà et circulaient dans l’infirmerie. A un moment donné, la garde-malade étant sortie pour quelques instants, elles se mirent à causer, ne se méfiant point d’Agnès qu’elles croyaient endormie.