Sans interruption, chaque syllabe ponctuée de sanglots profonds et bruyants, cela dura une demi-journée. Le Pensionnat était en révolution, et les petites se bousculaient pour voir la « nouvelle » comme s’il se fût agi d’un sujet de ménagerie.
On ne savait quels moyens employer pour la calmer, toutes les consolations ne faisant qu’irriter sa douleur, quand on eut l’idée de recourir à Madeleine Ancelin, une gentille petite Bleue, fille d’un notaire des environs et voisine des fameux Rouxcamps.
Certains êtres heureusement doués ont l’intuition des mots qu’il faut dire, des actes qu’il faut faire pour consoler les affligés. Sans perdre de temps en vains discours, Madeleine emmena sa compagne aux Capucins, au Gros Poirier, à Nazareth ; elle lui fit visiter la basse-cour, lui offrit un bouquet de son petit jardin et, finalement, la persuada que le couvent ne différait pas tellement de la maison paternelle, puisque, dans l’un comme dans l’autre, on trouvait des pelouses, des fleurs, des poussins et même un « Monsieur ».
Berthe fut calmée ce jour-là, mais, longtemps encore, les accès se reproduisirent. Sans cause appréciable, sans la moindre aura qui pût les faire prévoir, au milieu d’une classe ou dans le brouhaha discret du réfectoire, les cris de Berthe éclataient soudain, comme la trompette de Jéricho.
— J’veux… j’veux…
Si la mère Saint-Jacques était de garde à ces moments-là, comme elle avait horreur des pleurnicheries, elle appliquait le remède avec énergie et rapidité. Elle se précipitait vers la consolatrice en pied de Berthe.
— Vite, Madeleine, allez faire taire votre payse.
Et quand la petite Bleue ne sortait pas assez vite de son banc, elle l’enlevait elle-même sans souci de la secouer comme un sac de noix.
Berthe finit par se résigner à être exilée du domaine paternel que les railleuses n’appelaient que les Rouxcam… am… amps. Mais elle conserva l’habitude de se réfugier auprès de Madeleine chaque fois qu’il lui arrivait quelque traverse ou qu’elle craignait quelque aventure, et c’était souvent.
Cette grosse fille, point méchante, ni même commune, mais incapable du moindre effort, s’attacha à la fine, intelligente, spirituelle pensionnaire qu’était Madeleine, comme la plante sarmenteuse s’attache à l’arbrisseau tout ensemble svelte et robuste.