— Thérèse, voulez-vous me refaire ma « queue de rat » ?… et même, je crois bien que j’ai perdu le cordon…
— Thérèse, vous me garderez des graines de volubilis.
Et Thérèse, avec un bon regard montrant combien elle est heureuse de faire plaisir, abandonne son ballon, refait la « queue de rat », partage ses graines de volubilis.
On l’aime beaucoup au Pensionnat. Les maîtresses trouvent qu’on abuse un peu d’elle ; mais ses compagnes de classe lui décernent chaque année à l’élection le « prix d’obligeance ».
Aussi, quand la pauvre Bérengère Duthier, après de longues années passées au lit ou dans une petite voiture, entra au couvent, boiteuse, contournée, ne se tenant debout qu’à l’aide d’appareils très compliqués, fut-ce à Thérèse qu’on la recommanda expressément ; et celle-ci accepta la charge comme une chose toute naturelle.
Au réfectoire, au dortoir, en récréation, en classe, elle l’assiste d’une manière si affectueuse, si discrète, que la petite infirme n’en ressent aucune humiliation.
Bérengère aime infiniment celle qu’elle nomme son « bon ange ». Elle l’accapare, et même se montre un peu jalouse du temps et des soins que les autres lui disputent ; elle a toujours quelque chose de pressé et de grave à lui confier. Les mères ne prennent point ombrage de ces apartés ; elles savent très bien que si Bérengère a besoin d’aide physique, elle a encore plus besoin de réconfort moral.
Car elle est doublement malheureuse, la pauvre petite. Non seulement elle est estropiée, mais on ne l’aime pas chez elle. Son père, un riche banquier, pris tout entier par les affaires, n’a pas le temps de s’occuper d’elle. Sa mère est d’une santé bizarre qui nécessite les distractions mondaines de toute sorte, des séjours aux grandes plages ou aux eaux à la mode, des croisières en Méditerranée ou sur les côtes de Norvège, suivant les saisons. Elle n’est jamais au logis, et elle s’en désole, elle aurait tant aimé être femme d’intérieur !…
Bérengère écoute ces explications avec une incrédulité dédaigneuse. Elle sait bien qu’au fond ses parents sont mortifiés d’avoir pour fille unique l’avorton qu’elle est ; et elle se dit avec amertume que si elle avait eu une maman attentive et dévouée, elle ne serait peut-être pas infirme.
C’est tout cela qu’elle raconte à Thérèse, son enfance abandonnée et douloureuse, les humiliations journalières que lui vaut son impotence, la vie sans joie qui l’attend malgré sa fortune… Et c’est de cela que la bonne Thérèse essaye de la consoler en mettant dans son âme un peu de douceur, de résignation pour le présent, d’espérance pour l’avenir.