Anne n’était pas un modèle de sagesse, mais elle était avenante et bonne. Elle entoura sa fille d’une sollicitude affectueuse que celle-ci apprécia à sa valeur. Les chagrins, les inquiétudes de sa petite âme scrupuleuse et tendre, Anne les connut et les allégea dans la mesure du possible. En retour, Marie-Rose lui voua une reconnaissance que, ni les années, ni la séparation ne purent éteindre. De la masse confuse formée par ses nombreuses compagnes, la silhouette d’Anne est une de celles qui, au fond de son souvenir, se détachent avec le plus de netteté et de douceur.


Roberte Le Faulq. — Marie-Rose n’a que sept ans quand sa première petite mère quitte le couvent. On la confie alors à Roberte Le Faulq.

Roberte est généralement considérée comme une perfection. Elle tient la tête de sa classe. Il n’y a pas de semaine qu’elle n’ait un devoir au Livre d’or. Elle brode, sur la soie et le velours, de véritables petits chefs-d’œuvre. Elle peint les fleurs en artiste de profession. Elle joue du piano comme un ange. Depuis qu’elle est dans la division supérieure, c’est elle qui, chaque année, a obtenu la médaille de vermeil destinée à l’élève qui donne le meilleur exemple à ses compagnes.

Sans doute, Marie-Rose est très glorieuse qu’on lui ait choisi pour tutrice le modèle du Pensionnat ; mais cette supériorité éclatante l’intimide un peu ; l’idée ne lui viendrait pas de confier à Roberte ses ennuis, ses déboires, ses fautes ; ou si elle le fait, ce n’est plus avec abandon comme pour l’indulgente Anne. Roberte lui semble tellement au-dessus des imperfections et des petites misères de la vie !…

Ce sentiment des mérites extraordinaires de Roberte demeura si profondément ancré chez Marie-Rose que, bien longtemps après sa sortie du couvent, ayant eu occasion de la rencontrer dans le monde, ce lui fut un sujet d’étonnement de la voir vivre comme le reste de l’humanité, s’occuper des mêmes choses et, vraiment, pas trop supérieure à la moyenne.


Jeanne Thillaye fut la grande admiration de Marie-Rose entre huit et onze ans. Bonne fille, très gaie, d’un excellent caractère, Jeanne était cependant un sujet de trouble pour le Pensionnat. Nulle n’en prenait plus à son aise avec le règlement quand le règlement la gênait. Elle organisait des meetings de protestation, grimpait sur les bancs, faisait des discours, tenait tête aux religieuses. Puis, soudain, elle manifestait un profond repentir, confessait publiquement ses péchés, demandait pardon et promettait de se corriger. On croyait la conversion définitive, quand une nouvelle poussée de malice la « replongeait dans le désordre », comme disait la mère Saint-Boniface avec une affliction indignée.

Marie-Rose s’attacha à Jeanne comme le disciple s’attache au maître. Elle-même avait de fortes tendances à l’indiscipline, mais son champ d’action était restreint, et elle enviait la grande compagne à qui son âge avancé et sa ceinture blanche permettaient de faire beaucoup de sottises. Que Jeanne prît garde à elle, l’associât, pour si peu que ce fût, à ses expéditions, c’était le bonheur.

Heureusement, Jeanne était une très honnête enfant, franche comme l’or et pleine d’humilité. Dans ses périodes de vertu, elle donnait à Marie-Rose des conseils qui valaient mieux que ses exemples.