— Ne faites pas comme moi, petite Gourregeolles, je suis trop mauvaise. Le plaisir de faire des bêtises est bien compensé par le remords qu’on éprouve ensuite.
Hélas ! Marie-Rose suivit les exemples et n’écouta pas les conseils. Dans la suite, on put dire d’elle : « Elle est encore pire que Jeanne Thillaye ! »
Marthe Friardel est du même âge que Marie-Rose. Elles ont neuf ans quand elles font connaissance. Après avoir admiré les autres, Marie-Rose eut la satisfaction d’être admirée à son tour.
La complaisance de Marthe, son dévouement, son effacement volontaire sont sans bornes. Quand on gronde Marie-Rose, Marthe fond en larmes. Quand Marie-Rose est au pain sec, Marthe n’a pas d’appétit. Marthe, qui est patiente et appliquée, coud très bien ; Marie-Rose, au contraire, bousille à faire trembler ; elle perd ses aiguilles, casse son fil, défait et redéfait ses coutures tant de fois que le tissu ressemble au canevas de Pénélope. Alors, pendant qu’elle est absente pour sa leçon de piano, la bonne petite Friardel prend l’ouvrage de sa compagne et répare les anicroches. Elle range le pupitre de Marie-Rose toujours en désarroi, cherche, retrouve et, au besoin, remplace les objets que l’insouciante sème perpétuellement sur son chemin. Elle fait les « semaines » de Marie-Rose, chaque fois que cela est possible ; s’assure qu’elle ne sort point sans son fichu quand il fait froid, sans son chapeau quand il y a du soleil.
Marthe, en tout cela, agit discrètement, silencieusement, rien que pour le plaisir d’éviter à sa compagne une punition ou un ennui.
Marie-Rose l’appelle son « brosseur » ; elle la tyrannise un peu, la bouscule parfois et la traite avec le sans-gêne que l’on témoigne à ceux de l’affection desquels on est très sûr. Elle prend même un plaisir quelque peu mauvais à la plonger dans des paroxysmes de joie ou de chagrin. Quand elle lui dit : « Tu m’assommes avec ta complaisance perpétuelle ; laisse-moi tranquille », voilà Marthe au désespoir. Mais qu’elle proclame, au contraire : « Il n’y a qu’une Marthe Friardel au monde, et j’ai la chance qu’elle soit mon amie », la petite fille ne se connaît plus de bonheur.
La famille de Marthe est en relations avec celle de Marie-Rose, de sorte que la petite Parisienne va quelquefois passer un congé dans le beau domaine de Saint-Nicolas-aux-Ifs exploité par les Friardel. Marthe a fait partager à toute la famille son admiration pour Marie-Rose. Aussi les jours de visite sont-ils des jours de liesse.
Elle est maîtresse absolue à la maison, au jardin, au verger. Les chevaux restent à l’écurie : peut-être désirera-t-elle faire une promenade en voiture. L’âne ne quitte pas le pré : elle aime à conduire la petite charrette. Le canot dort sur l’étang, paré pour le démarrage. Veut-elle faner aux prairies, aller voir les bestiaux au pâturage, les moutons dans les chaumes, les volatiles à la basse-cour ?… que Marie-Rose décide et commande : les choses, les bêtes, les gens sont à son entière disposition.
La petite fille se laisse aduler avec ce dédain que l’on éprouve pour les sentiments trop humblement exprimés ; et, vite lasse de son rôle d’idole, elle cherche du plaisir, non dans l’usage, mais dans l’abus de cette autorité qui lui est départie.